Have you met … le doubleur ?

Doubleur qui dans son étymologie du XIIIème siècle désigne « celui qui rend double » ou plus exactement l’ouvrier qui double la laine ou la soie.  Une étymologie qui nous montre l’erreur que nous faisons à utiliser le terme de « doubleur » dans le domaine cinématographique.

Mais alors, me direz-vous petits curieux, quel terme ô dragon June faut-il employer ?

J’aime quand vous faites glisser de douces mélopées à mes oreilles. Plus sérieusement, avant de nous emballer, n’oublions pas les formules consacrées.

Have you met the voice actor ?

Petit historique : aux origines du doublage et du cinéma parlant (*)

Origines du cinéma parlant

A l’origine mes enfants, le cinéma était muet. La magie de l’image se suffisait, plus tard  soulignée par quelque musique dramatique ou cocasse. C’est ce que l’on appellera le son sur disque, méthode où la bande sonore est enregistrée sur un support différent et diffusée simultanément. Puis apparaissent les photoscènes de la réalisatrice Alice Guy pour Gaumont où grâce aux premiers playback on peut entendre un artiste chanter. Seulement voilà, cela demande de dissocier prise de vue et prise de son, ce qui entraîne une très mauvaise synchronisation. Qu’importe la piste est lancée et vers 1924 la Western Electric et Bell Telephone Laboratories, autrefois concurrentes sur le brevet du téléphone, mettent au point un système de synchronisation sonore : le Vitaphone. On dirait le nom d’un sirop pour la toux, en réalité c’est le début du progrès.
Perfectionné par  les frères Warner qui en ont acquis les droits d’exploitation, celui-ci permet la naissance en 1926 de la première scène parlante dans Le Chanteur de Jazz.

Mais voilà, tout est encore affaire d’enregistrement et de synchronisation. Alors la Fox décide de son côté de résoudre le problème en travaillant sur le système d’enregistrement sur pellicule (un seul support donc) d’Eugène Lauste. C’est la naissance du son optique que va perfectionner la Radio Corporation of America pour le rendre stable face à l’usure.

Je vous passe bien évidemment la guerre des brevets et des techniques entre tous ces braves gens. L’essentiel est là : le cinéma parlant est né. Oui mais il y a un petit sine qua non : on ne cause pas tous la même langue ma bonne Lucette !

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Le pourquoi du doublage

Au départ le doublage naît en particulier pour les besoins des numéros musicaux? Par exemple pour compenser un acteur qui n’a pas de talent de chanteur ou une voix qui ne rend pas suffisamment bien. Mais avec l’avènement du cinéma parlant proprement dit, c’est la barrière de la langue qui devient le principal souci.
En effet, la narration dans le muet est assurée par de petites séquences de texte écrit qu’il suffit de modifier selon les pays. Rien de bien sorcier. Avec les dialogues c’est une autre histoire…

Certains imaginent au départ de faire autant de tournages simultanés que de versions, remplaçant les comédiens à chaque fois. Un système fastidieux aux coûts exorbitants. Sans compter que certaines vedettes mondialement connues sont irremplaçables. Certains comme Laurel & Hardy se voient contraints d’apprendre leur texte en plusieurs langues phonétiquement mais le résultat peut être peu convaincant.

C’est Alfred Hitchcock qui en 1929 trouve la solution pour son film Chantage, en faisant enregistrer la voix d’une autre actrice dans une cabine son, tandis que l’autre joue simultanément. Le doublage est né !

Terminologie et technique : le doublage késaco et comment ça marche ?

Le doublage n’est pas seulement utilisé pour palier la barrière de la langue. On l’utilise dans différents cas de figure :

  • Palier à un défaut de son lors du tournage. On ré-enregistre alors le dialogue en studio, cela permet d’éliminer les bruits polluants, corriger une diction etc…
  • Donner vie à un personnage d’animation
  • Doubler une séquence de chant.
  • Changer la langue du film

Et non, même en animation cela ne se passe pas comme ce que l’on essaie de vous faire croire…

Si tout le monde s’accorde sur les termes globaux de post-synchronisation et de doublage, selon le cas, nos amis anglo-saxons vont utiliser le procédé appelé Automated Dialog Replacement (ADR) où tout ou partie du dialogue est purement et simplement réenregistré en studio, par l’acteur original (pour corriger une prise de son) ou un acteur étranger (changement de langue).

En France, nous utilisons une bande rythmographique sur laquelle un détecteur a noté un ensemble d’indications de jeu (soupir, pleurs), de synchronisme labial ou lipping (le fait que le mouvement des lèvres dans la traduction doit être le plus proche possible de la langue source) filmiques (ex: changement de plan, de scènes, rupture de rythme) qui vont permettre au comédien d’anticiper pour véritablement se calquer sur l’intention de jeu à l’image.
Cette bande diffusée via la table de doublage, permet de diffuser le texte à dire sous l’image, au même rythme que celle-ci. Le tout à une vitesse ralentie appropriée pour que le doubleur ait le temps de dire le texte correctement.

Je n’ai pas réussi à comprendre très exactement la différence technique fondamentale entre les deux, si ce n’est que la version française donne plus d’indication de jeu et est plus précise.

Le doubleur ?

Soyons franc, le terme est laid. Très laid. Et dévalorisant. Raison pour laquelle j’ai utilisé plus haut la terminologie de voice actor, qui se traduit par comédien voix en français. C’est celle qui me paraît le plus près de ce que l’on devrait employer.

En effet, avant de doubler des films, il faut avant tout être un comédien, savoir incarner un personnage, maîtriser les techniques de jeux. Le doublage est une branche spécifique du métier d’acteur pour laquelle il n’y a pas vraiment de formation, en dehors des écoles de cinéma et d’art dramatique.  Tenter des castings, forcer un peu les portes des studios de doublage, assister à des séances d’enregistrement est encore le meilleur moyen de se faire des contacts pour se faire remarquer. Certains ont en prime la chance d’être le sosie au niveau tessiture vocal de certains acteurs.

Faire du doublage est donc une véritable prestation d’acteur ou de comédien, chose que l’on a tendance à oublier, car on entend des voix qui diffèrent du visage à l’écran. Certains comédiens voix sont pourtant de véritables artistes à la fois dans leur interprétation et dans leur mimétisme, et sont d’ailleurs très familiers à votre oreille. Ce sont de véritables caméléons capables d’apporter leur interprétation en collant à l’acteur à l’image. Bigre vous en présenté quelques uns comme Patrick Poivey ou Richard Darbois

Cependant le développement des films d’animation avec des personnages techniquement de plus en plus perfectionnés a permis de reconsidérer d’une certaine façon le doublage,  au moins pour le grand public. On perçoit mieux sa dimension artistique et technique et il est plus facile de se le représenter comme un travail d’interprétation, à part entière. Une forme de revalorisation qui n’est que justice.

Reste l’ultime question…

VO, VOST ou VF ? Dubbing or not dubbing, that’s the question !

Aïe aïe, aïe, l’épineux débat que voilà ! Surtout pour la puriste dans l’âme que je suis. Doubler une voix, qu’il s’agisse de la langue, d’une performance vocale ou de donner voix à un personnage est un travail aussi artistique que technique. Une tâche qui demande une énorme maîtrise de différents éléments (rythme, prononciation, intention, interprétation, accent…) et mérite donc notre admiration pleine et entière.

Interpréter devant un micro est déjà un exercice éreintant qui demande une sacrée force de créativité, alors imaginez un peu lorsqu’il faut vous calquer sur la prestation de quelqu’un d’autre ou une image animée, et retrouver son souffle, son rythme, l’intention de la scène, hors décor, hors contexte. C’est un métier de l’ombre particulièrement exigeant.

Seulement, en tant que spectateur, une fois qu’on a goûté à la V.O… on a l’oreille qui tique sur certaines voix. Je vais vous donner un exemple atroce juste pour illustrer, qui ne doit absolument pas résumer le métier de doubleur.

VS

Tout est un problème ici : les voix, la traduction et… de fait l’interprétation vocale. Pour qui a déjà entendu la V.O de cette série, la V.F est tout bonnement insupportable.
Le doublage peut donc ruiner l’effet comique d’une série. Dans ce cas, à mon sens, l’erreur vient de la société de doublage.

Heureusement il y a aussi de nombreuses fois où le doublage passe merveilleusement bien, comme avec le talentueux Gilles Morvan qui double Sherlock en VF (voir à 2.27 du florilège suivant).

Malgré toutes les qualités des acteurs de doublage, mon expérience personnelle m’incite à préférer la V.O aussi souvent que possible. En dépit de tous les efforts fournis et d’acteurs talentueux, on perd dans le doublage une part de l’interprétation originale, de son naturel, de sa spontanéité.
Lorsqu’on s’est habitué à la voix d’un acteur, on connaît sa tessiture, ses intonations et on perd cela au doublage. Pour ma part, avec tout l’amour que je voue à Gilles Morvan, je pourrais vous reconnaître un Benedict Cumberbatch derrière n’importe quel Grinch les yeux fermés.

Pour autant, il me semble important de conclure sur le fait que toutes les versions françaises ne sont pas à jeter, bien loin de là. Nous avons en France un joli panel de comédiens voix dont nous n’avons pas à rougir. Vous en trouverez des exemples probants dans ce lien.

Quoique notre oreille puisse préférer, puriste ou non, les comédiens de voix sont des artistes de talent. Des voix de l’ombre qui se font passeuses d’histoires d’une langue à l’autre ou tout simplement prêtent vie à un personnage. Cela méritait bien un article sans doute…

Sources

Have you met...

juneandcie View All →

“Eventually everything connects - people, ideas, objects. The quality of the connections is the key to quality per se.” Charles Eames

6 commentaires Laisser un commentaire

  1. A reblogué ceci sur Bigrebloget a ajouté:
    La formule est de circonstance, car si je vous parle si souvent de voix françaises cachées derrière leur micro, c’est que j’aime à les reconnaître de pubs en films.
    Alors ajd ce n’est pas une personne mais un métier que la Califette vous présente, et c’est terriblement bon!

    Aimé par 1 personne

  2. J’avoue également que depuis que je regarde des films en VO (c’est à dire plus de dix ans), j’ai énormément de mal avec le doublage. Comme toi, je reconnais le talent de certains comédiens français, mais le principe me dérange et me déconcentre souvent pendant les séances. On perd tellement en qualité de jeu et de son, sans compter les problèmes de traduction. Je crois qu’il n’y a que pour les dessins animés que le doublage me convient (parce que ce n’est pas un acteur, mais un personnage animé).
    C’est un débat que j’ai souvent avec d’autres personnes qui me répondent quasiment tous la même chose : « on a envie de voir le film et pas de lire les sous-titres ». Alors oui, les premières fois en VO sont difficiles car il faut que les yeux s’habituent à faire l’aller-retour avec les sous-titres mais le résultat en vaut tellement la peine. Heureusement, mes cinémas proposent presque toujours la VO (et si ce n’est pas le cas, je râle). Mais ça m’est arrivé d’aller dans un cinéma plus éloigné simplement parce qu’il diffusait avec un film en VO alors que mes cinémas habituels ne le proposaient qu’en VF.

    Aimé par 1 personne

    • Les sous-titres, c’est un coup à prendre je trouve, qui finalement vient assez facilement. Le plus simple à mon avis est de revoir avec sous-titres un épisode que l’on a déjà vu en français. Ainsi on est plus libre de se concentrer et au fur et à mesure on prend le pli et on peut se lancer dans l’inconnu.
      Comme dit, je penche moi aussi énormément vers la VO. Rien que sur les DVD de Sherlock de France 4, sur la VF, on perd beaucoup de sens dans la traduction. Sans compter, oh horreur, si on prend la VO sous titrée français certaines subtilités ou plaisanteries ne sont même pas traduites. Ça tue.
      Néanmoins des comédien voix il en faut et c’est tout de même un sacré métier !

      Aimé par 1 personne

      • Je donne exactement le même conseil aux personnes réticentes ! Et personnellement, quand je le peux (notamment avec Netflix ou les DVD), je regarde avec les sous-titres anglais, comme ça, pas de problème de traduction 😉 (Et plus ça nous fait progresser en langue étrangère)

        Aimé par 1 personne

  3. Je suis comme toi, je suis une pro VO, mais c’est pas tant à cause de la différence des voix qu’à cause de la non-synchro de la bouche, ça me bloque, je vois plus que ça :/
    Par contre, pas de problème pour les dessins animés/films d’animation, là ça me dérange pas de les regarder en VF =)

    Aimé par 1 personne

  4. Pour ma part, je l’avoue, je suis un peu condescendante à l’égard du doublage en français. Lorsqu’un film en anglais sort, je vais dans la mesure du possible le voir en VO. Hier, malheureusement, je n’ai pas eu le choix : je suis allée voir Glass, en français, une cata…

    Aimé par 1 personne

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