Réflexion cinéphile : L’homme, l’Oeuvre, l’artiste

Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?

cinema-cinematography-curve-65128
Photo by Pietro Jeng from Pexels

Non, ce n’est pas la question du bac de philo de l’année prochaine ou le titre d’un essai de la même matière. C’est le sujet de réflexion (épineux !) que Marion, cinéphile émérite du blog 28 films plus tard, a choisi de poser, pour marquer la rentrée, à un panel de blogueurs cinéphages dont je fais (malheureusement ?) partie.

C’est ça d’avoir des copinautes formidables…

Faites péter les porte-plumes, aiguisez les crayons, échauffez le poignet et faites chauffer la feuille blanche et les neurones. Vous avez 4h.

N’hésitez pas à aller lire l’intégralité de cet l’article collectif sur 

28 films plus tard

La part du Soi : émotion et projection

Le cinéma a ceci de particulier qu’il nous convie à l’émotion de façon réelle. Je veux dire par là qu’elle n’est pas provoquée en nous par une couleur, un mouvement, un enchaînement de note, elle est directement présente à l’écran et nous la prenons littéralement en pleine figure.
De fait, lorsqu’un acteur ou un réalisateur éveille en nous par sa performance des émotions positives, nous avons tendance à transposer sur lui dans le réel ce que le film nous a évoqué. Comme une forme de catharsis. Nous avons tendance à oublier que l’acteur n’est pas le personnage et le réalisateur n’est pas son œuvre.

Ce qui n’est pas totalement illogique car dans toute création artistique on investit une part de soi directe ou indirecte pour donner une vérité à l’émotion. L’acteur n’est pas son personnage, mais pour lui donner vie il va faire appel à des souvenirs, à une expérience de vie. Le réalisateur va projeter dans le film ce que, par exemple, la lecture de l’œuvre adaptée a suscité chez lui, en donnant ainsi une vision personnelle.

De ce fait, l’association que nous faisons inconsciemment entre l’homme et l’artiste peut paraître logique. Cependant, l’homme est excessif par nature et dans la projection que nous faisons, nous avons tendance à exiger que l’acteur, le réalisateur, le scénariste même soit conforme à l’image que nous nous en sommes fait à travers son œuvre. Ainsi, alors même que nous ne connaissons pas la personne dans le réel, nous nous sentons trahis si son comportement dévie, trahit une morale, une éthique que nous lui avions collé. Une image nous avions projeté sur lui à travers ses œuvres/films/interprétations, oubliant que nous ne connaissons pas l’homme derrière l’artiste.
Dès lors, une distance se créée par rapport à l’œuvre que l’on perçoit comme malhonnête. On la condamne avec son créateur. Mais l’homme et l’artiste sont-ils à ce moment-là pareillement condamnables ? Concrètement doit-on arrêter de regarder Cyrano de Bergerac parce-que Depardieu a des amitiés peu appréciables ou des comportements déplacés ?  Doit-on brûler toute la filmographie de Polanski à cause de ses démêlés avec la justice ?

La part de Dieu, la part du Diable

Épidermiquement, j’ai du mal à dissocier l’homme et l’artiste pour une raison somme toute assez simple : l’artiste en tant que personnage publique confère à l’homme (personnage privé) par contumace une forme de responsabilité morale.
La contrepartie de l’image publique qui alimente son business fait que, dans l’inconscient collectif, il lui incombe une sorte de devoir de respectabilité. Ainsi quand l’homme tombe,  fatalement son œuvre s’en trouve éclaboussée. L’homme et l’artiste se trouvent liés.

C’est injuste et logique à la fois. C’est une dichotomie comme dirait Perceval.

Seulement prenons les choses différemment si vous le voulez bien. Et je vais ici me faire l’avocat du Diable. Imaginez un instant qu’on pousse le raisonnement jusqu’au bout et qu’on enlève toutes les œuvres de Gauguin à cause de son comportement douteux à Tahiti. Qu’on brûle toute l’œuvre de Céline à cause de l’homme particulièrement puant. Imaginez tout simplement qu’un jour, on frappe à votre ravissante maison art déco pour vous demander de déménager, car on a découvert que l’architecte était un infâme serial killer et qu’on va la démolir. Vous trouveriez cela absurde ? Avec raison.

Pourtant toute la problématique d’associer l’homme et l’artiste se trouve là. C’est un noeud gordien que l’on se doit de trancher. Notre morale et notre cœur nous poussent à les confondre, mais notre raison perçoit la limite du raisonnement.
Loin de moi l’idée de justifier certains comportements répugnants qui ont entaché le cinéma ces dernières années, ni d’invoquer une forme d’immunité artistique. Les hommes méritent d’être punis, à la hauteur de leurs crimes. Pas les œuvres. A moins bien évidemment qu’elles ne soient des incitations directes à des comportements amoraux. Mais, pour le dire ainsi et pardonnez-moi la métaphore, faut brûler la part de Dieu (le sublime de l’art), quand le Diable s’est manifesté ?

Je le dis, invoquant la froide raison comme Sherlock Holmes, et pourtant… Pourtant j’ai du mal à pardonner à Clint Eastwood son comportement durant la campagne d’Obama. Moi qui aimait tant le réalisateur et l’acteur, perçoit un divorce en moi face à l’homme. Est-ce que cela change ses qualités artistiques ? Absolument pas. Est-ce que cela change mon regard sur son œuvre ? Oui. Fondamentalement. Je me questionne sur sa part de sincérité. D’honnêteté. Tout en sachant que mon raisonnement est biaisé.
De la même façon, voir le nom d’Havey Weinstein en tant que producteur délégué de Will Hunting  (et de bien d’autres films) me blesse, comme si sa souillure entachait ces œuvres auxquelles il a apporté son soutien, sa contribution financière et/ou matérielle. Cela remet-il en cause la qualité de ces œuvres ? Certes, non. Au même titre que les accusations qui planent sur Woody Allen ne remettent pas en cause la qualité de ses films.
C’est sur ce point précis qu’il nous appartient d’opérer la rupture entre l’homme et l’artiste. De nous dissocier de l’émotionnel, de l’image que nous projetons sur l’homme et l’artiste confondus pour les séparer et laisser à César ce qu’il lui appartient. Quand bien même César aimerait passer sa vie au lupanar et qu’il finit derrière les barreaux.

Publié par

“Eventually everything connects - people, ideas, objects. The quality of the connections is the key to quality per se.” Charles Eames

2 commentaires sur « Réflexion cinéphile : L’homme, l’Oeuvre, l’artiste »

Répondre à MarionRusty Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.