L’invention des ailes. 

Résumé.

9782709646574-x_0Editions JC Lattès. Parution 07/01/2015. Prix : 22€ Kindle : 9.49€

Caroline du Sud, 1803, Sarah Gimké, onze ans, entre en rébellion contre le mode de vie familial en refusant la petite  Hetty Handful qui lui est offerte comme esclave personnelle pour cet anniversaire particulier. Ce geste va faire naître entre elles un lien particulier, pas toujours évident mais qui les unira toute leur vie. En secret, Sarah va continuer à s’opposer aux pratiques qui sévissent autour d’elle, apprenant illégalement à lire à Handful. Sans le savoir, la jeune fille est en train de prendre un tournant décisif qui va influer sur tout le court de son existence, ainsi que sur celle de Handful. Mais si l’une est prisonnière de sa condition d’esclave, l’autre va se heurter aux barreaux de sa condition de femme.

Mais il est des convictions que l’on ne peut abandonner…

Mon avis.

Entre fiction et histoire, ce roman fait voyager dans la société esclavagiste du sud des États-Unis en ce début du 19ème siècle. Nombre de personnages du roman sont inspirés de personnes réelles ayant gravité autour de la famille Grimké ou en faisant partie, et notamment deux des personnages centraux, les deux sœurs Sarah et Angelina, premières femmes issues de la bonne société blanche sudiste à avoir prôné l’abolition de l’esclavage et l’égalité des sexes. Si la petite  Hetty Handful est, elle, un personnage de fiction, Sue Monk Kidd s’est néanmoins servi d’un fait avéré comme point de départ pour son récit : Sarah Grimké a bel et bien reçu une jeune esclave du nom d’Hetty en cadeau, à laquelle elle a appris à lire, enfreignant sciemment les lois de l’époque.

Dans cette optique, le choix du visuel de couverture est également à noter, en effet il s’agit du détail d’un quilt (couverture de coton composée de différents morceaux s’apparentant au patchwork, très prisée à cette époque car permettant de récupérer des pièces de tissus et de ne pas les gâcher) dit Asylum quilt et daté de 1850, représentant une petite Noire et une famille blanche. Or, dans le roman, la mère de Handful, Charlotte, ne sachant pas écrire, reconstitue l’histoire de sa vie, via les différentes pièces d’un kilt qu’elle coud. Ce sera le seul objet qui accompagnera Handful toute sa vie. On peut donc assimiler les deux fillettes représentées comme les deux narratrices du roman, Handful et Sarah. Un visuel de couverture est très symbolique et fort quant à la volonté de situer le roman dans un contexte historique.

Si l’auteur extrapole ou déplace certains faits réels pour servir le roman, celui-ci nous offre néanmoins une vision édifiante de cette société dont le système économique,  fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme, régit toute la morale, étouffe toute conscience ou presque. Il est troublant de voir comment cette manne économique venue d’une main d’oeuvre gratuite et exploitée parvient à brouiller les repères moraux et le sens de la réflexion d’une caste sociale entière, pourtant en théorie éduquée. En témoigne, dans le roman, les réactions de Missus, la mère de Sarah, ou cette confrontation avec Mary, sa soeur:

Le cou de Mary se couvrit de petites hosties rouges. »Dieu a ordonné que nous prenions soin d’eux « , bredouilla-t-elle, toute démontée.

Je fis un pas vers elle et laissait libre court à ma colère.  » Tu parles comme si Dieu était né blanc et dans le Sud ! Comme si son image était notre propriété. Tu parles comme une idiote. Les Noirs ne sont pas des créatures différentes de nous. Avoir la peau blanche n’a rien de sacré, Mary ! Cela ne peut pas continuer à être la référence universelle. »

S’il est impossible de savoir si un tel dialogue n’est que le fruit de l’imagination de l’auteur ou si, compte tenu des positions de Sarah Grimké et de sa soeur Angelina, on peut imaginer que l’une ou l’autre ait eu une telle réplique face à leur famille, en revanche cet extrait est une excellente illustration de la mentalité des familles de planteurs de l’époque.

Les personnages de Hetty Handful et de sa mère Charlotte nous montrent elles, le revers de la médaille : les punitions inhumaines, les humiliations, une vie limitée aux grilles d’une domaine où chaque pas doit être autorisé. En parallèle à cela, de l’autre côté de ce monde, Sarah se heurte pour sa part aux murs de sa condition de femme, comprenant en grandissant de quel piège sournois elle est prisonnière. Ainsi que le souligne Handful:

«  Mon corps est peut-être esclave mais pas mon esprit. Pour vous, c’est l’inverse.« 

Alternant ces deux voix, le récit nous emmène de part et d’autre de la barrière sociale, ouvrant les perspectives. Au fur et à mesure que se déroule le fil de leurs destins respectifs, le lien entre Sarah et Handful se tisse de plus en plus solidement. Un lien peu évident, parfois tendu à se rompre, fait d’autant de tendresse que de ressentiment. Confrontée aux durs écueils de leurs réalités, leur amitié structure le roman, avec en ligne blanche l’étonnant destin des soeurs Grimké.

J’ai retrouvé chez Sue Monk Kidd ce mélange équilibré entre le romanesque et le côté historique construit que j’apprécie chez Tracy Chevalier. L’invention des ailes n’a d’ailleurs pas été sans me rappeler La dernière FugitiveLa dernière Fugitive par certains aspects, même si chacune de ces auteurs possède son style bien particulier. Je remercie mille fois Leyarts de m’avoir envoyée à la découverte de Sue Monk Kidd, j’ai passé un excellent moment de lecture avec L’invention des ailes, que j’ai dévoré d’une traite et je compte bien renouveler l’expérience de ce pas avec Le Secret des Abeilles.

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