A Scandal in Belgravia : Etude de cas.

Et là, pour ceux qui connaissent la série Sherlock, je pense que vous devez être perplexes. Pourquoi choisir cet épisode en particulier ? En effet, ce n’est pas le premier. Mais selon moi, il s’agit d’un des meilleurs de la série, une des plus fines adaptations et c’est probablement celui que je recommanderais si je voulais convaincre quelqu’un de s’initier à Sherlock. D’ailleurs l’épisode est suffisamment bien amené pour que même un novice y trouve rapidement ses repères.

Donc sans plus d’hésitations, décortiquons donc cet épisode.

Fiche technique.

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Voilà comme ça c’est clair. Vous savez tout.

A l’origine: A Scandal in Bohemia.

Au départ A Scandal in Belgravia, devenu en adaptation française très pragmatique Un Scandale à Buckingham est une nouvelle issue de The Adventures of Sherlock Holmes et intitulée A Scandal in Bohemia. Dans cette nouvelle, le roi de Bohême, sur le point de se marier, a recours à Sherlock Holmes pour lui demander de récupérer  quelques documents qui pourrait entacher ou compromettre son union. En effet, cinq ans auparavant, il a eu une liaison avec une aventurière connue sous le nom d’Irène Adler qui a en sa possession des lettres et surtout une photographie. Avec son brio habituel, Sherlock Holmes parvient à s’introduire chez la dame sous l’habit d’un clergyman faussement agressé et à découvrir où sont cachés les documents. Cependant Irène Adler déjoue sa ruse à son insu et parvient à se jouer de cet esprit brillant, laissant en lieu et place des documents une simple photographie d’elle en robe du soir. A l’origine destinée au roi de Bohême, Sherlock demandera à la garder en souvenir de cette femme exceptionnelle qui a su se jouer de lui. Fair-play  Mr Holmes.

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The Strand, July 1891. Source https://zsr.wfu.edu. All right reserved

L’adaptation.

Dans l’adaptation écrite par Steven Moffat, les grandes lignes du canon sont respectées: la photographie, les documents secrets, l’impact politique, la dangereuse question des bonnes moeurs, les intérêts royaux, le costume du clergyman, le faux incendie, la cachette sous un panneau près de la cheminée, le surnom donné à Irène par Sherlock, The Woman et même en partie l’ascendant qu’elle prend dans l’intrigue sur  ce dernier.

Néanmoins, pour coller à la ligne moderne empruntée par la série, les enjeux divergent. Ce n’est plus la couronne de Bohême mais le Palais de Buckingham qui se trouve menacé par ces photographies et ce n’est plus une lettre mais une bribe d’e-mail contenant des informations ultra-secrètes qui fait trembler la sécurité de l’Etat. Espionnage et terrorisme sont au menu du jour et la photographie souvenir devient un smartphone mais la grande ligne narrative de la nouvelle originale est globalement respectée.

Outre ses nombreuses références astucieusement placées (comme The Geek Interpreter qui fait référence à The Greek Interpreter)  et la finesse de son adaptation, ce qui est véritablement intéressant dans cet épisode c’est le fait qu’il nous permette d’en savoir plus sur la psychologie de chacun des personnages.

Alors qu’il s’agit de l’épisode d’ouverture de la seconde saison, il apparaît néanmoins comme une seconde exposition des personnages, car les relations entre ceux-ci et leurs psychologies y sont approfondies.

Certes, l’original en lui-même en disait déjà long sur la psychologie de Holmes, sa relation aux sentiments et au surtout au sexe faible. Dans la série comme dans la nouvelle, Irène Adler se distingue par son intelligence de toutes les femmes, elle reste la seule et l’unique qui se sera joué de lui. A ceci près que dans la série, le dénouement final diffère légèrement, redonnant l’avantage à Holmes, ce qui valut à Steven Moffat de se faire copieusement traiter de misogyne.

Pourtant, l’épisode offre une nuance intéressante par rapport à la nouvelle ; Dans celle-ci on pense que le stratagème de Sherlock Holmes a réussi et qu’Irène Adler s’est laissée prendre à son déguisement. Du moins, le croit-on jusqu’au dénouement. Alors que dans l’épisode, celle-ci l’a démasqué bien avant son entrée et c’est un véritable duel qui s’engage entre les deux. Ceci a l’avantage de mettre Sherlock à nu. Pour la première fois, le grand détective est déstabilisé, incapable de lire son ennemi, il bafouille même. Cependant, si on le sent aux prises avec ses sentiments, en plein combat intérieur, notre détective consultant demeure sur le pied de guerre comme le montrera le twist final.

C’est le premier épisode où l’on perçoit réellement la relation de Sherlock aux sentiments et le combat qu’il leur mène de façon aussi explicite. Durant l’ultime face-à-face  avec Irène en présence de Mycroft il explique d’ailleurs clairement son point de vue sur le sujet.

(attention spoilers sur la fin de l’épisode ci-dessous) 

C’est aussi le premier épisode où il apparaît réellement vulnérable. The Hound of Baskervilles qui lui fait suite développera cet aspect mais sur deux autres points: la peur et le doute.

Mais l’épisode est tout aussi révélateur pour le reste des personnages.

John : Prenons en premier lieu, notre co-star: le bon docteur Watson. La première saison le montre clairement en train d’appréhender le caractère de son comparse. Dans ce premier épisode de la saison 2, une dynamique s’est visiblement installée entre eux. En témoigne la discussion concernant la fameuse nouvelle alarme de SMS de Sherlock et surtout le fameux fou-rire à Buckingham Palace.

A Scandal in Belgravia les établit véritablement en tant que tandem, un duo qui fonctionne. Les nombreux « Sherlock  !  » blasés de John quand celui-ci se comporte de façon inappropriée en sont autant de preuves. Si Watson semble avoir également établi une forme de lien avec Mycroft, puisqu’ils font équipe pour veiller au bien-être de Sherlock, on sent que ce cher John ne maîtrise pas encore complètement la relation entre les deux frères tout autant qu’il est encore incertain sur certains aspects du caractère de son coéquipier. C’est donc un Watson en pleine évolution dans sa relation avec Sherlock que nous pose cet épisode et c’est précisément ce qui le rend intéressant.

Parlant de John, j’évoquais Mycroft et là aussi on a droit à quelques révélations. Ou du moins quelques indices. La remarque quant à l’attitude de Mycroft pendant le thé à Buckingham et l’évocation de leur enfance commune semble sujet  à tensions entre les deux frères sans que l’on sache pourquoi. Ce ressentiment n’est pas présent, selon moi, dans le canon original, où on voit les deux frères différents mais presque complémentaires. En revanche, effectivement dans les deux cas, on ignore tout de leur passé commun et on a un aperçu des capacités de déduction de  Mycroft (en témoigne sa remarque sur la transparence de l’affaire en cours de Sherlock dans l’extrait ci-dessus.)

Dans cet épisode,  Mycroft adopte plus une position de grand-frère, autant que cela lui est possible, cela reste Mycroft. On le sent soucieux du bien-être de son frère, même s’il affirme tout haut que:

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Néanmoins, certaines de ses réactions indique qu’il se soucie de Sherlock et c’est bien la première fois que cela apparaît aussi clairement. Ce que nous ignorons encore c’est si cela est désintéressé et depuis combien de temps veille-t-il ainsi dans l’ombre sur son petit frère. Les saisons suivantes nous en apprendront plus sans jamais vraiment lever le voile… Jusqu’ici du moins. Mycroft reste malgré tout froid et énigmatique, bien que l’ampleur de l’affaire dans laquelle son adorable petit frère se retrouve impliqué démontre l’importance de son poste (occulte ?) au sein du gouvernement britannique.

Cet épisode est également un excellent révélateur quant aux deux personnages féminins récurrents, à savoir Molly et Mrs Hudson. La scène du réveillon en forme de réunion « familiale » est particulièrement parlante dans les deux cas.

  • Molly, cette scène met officiellement en avant son béguin pour Sherlock et ses sentiments unilatéraux à son égard. Sherlock lui-même en fait d’ailleurs brillamment l’analyse mais son ultime réaction à cet égard donne aussi un indice de ce qui sera révélé en début de saison 3. Molly compte. Pas autant qu’elle le voudrait mais plus que ce à quoi on ne pourrait l’attendre d’un être comme Sherlock.
  • Mrs Hudson : La scène du réveillon met en évidence le lien affectueux et maternel mais éprouvant qu’elle entretient avec ses deux singuliers locataires. Ainsi qu’elle le souligne elle-même à propos des fêtes: C’est la seule période de l’année où les garçons doivent être gentils avec moi. Remarque qui en dit long sur ce qu’elle endure le reste de l’annéeUne autre scène dans cet épisode en est encore plus révélatrice et montre un trait de Sherlock présent dans le canon original mais peu présent dans la série jusque-là : Il ne supporte pas l’injustice et donc qu’on s’attaque aux faibles. Et encore moins dans son entourage proche pour lequel, en dépit de son mépris pour les sentiments, il se montre protecteur. Trait que l’on retrouve dans le dernier épisode de la saison 3 lorsqu’il se met en travers du chemin du terrifiant Magnussen. On notera aussi au passage une nouvelle démonstration de sa connaissance des techniques de combat. Élément récurrent dans le canon.
  • Lestrade: Même si ce n’est pas l’épisode le plus révélateur en ce qui le concerne, on en apprend un peu plus sur sa vie privée. On remarque également que Sherlock et lui se connaissent depuis suffisamment longtemps pour ce que dernier ait connaissance de ces éléments.
  • Jim Moriaty: The nemesis. Il n’intervient que très peu dans l’épisode mais pourtant tout mène à lui et on a un aperçu des possibilités diaboliques du monsieur, qui sont bien plus larges et dangereuses que ce que l’on avait imaginé dans The Great Game. Ce cher Jim flirte avec le terrorisme. On commence alors à s’inquiéter sérieusement pour ce  Sherlock. Et avec raison quand on a lu les nouvelles originales.

En nous donnant tous ces éléments, l’ouverture de cette saison 2 est brillamment jouée. Non seulement, elle reste suffisamment ouverte pour pouvoir alpaguer de nouveaux spectateurs en cours de route mais de surcroît elle nous fait entrer dans l’affect en dévoilant des pans de l’intimité des personnages. Montrer Sherlock vulnérable, dévoiler ne serait-ce qu’une bribe de ces faiblesses c’est montrer qu’il est humain, malgré tout. Cependant, la chose est amenée avec subtilité et nuance. Sherlock reste Sherlock, il n’est pas dénué de sentiments mais il s’en coupe volontairement car pour cet esprit brillant  les sentiments sont un piège…

Source Rebloggy.com

Tout ce que nous apprend cet épisode nous prépare à la tempête sur laquelle va se terminer cette saison mais aussi aux changements de la saison 3. La fidélité au canon est respectée dans les grandes lignes mais l’intrigue est modernisée avec finesse et s’intègre parfaitement dans l’arc narratif de la série. Selon moi, cet épisode est même un épisode clé pour comprendre par la suite les réactions de Sherlock. Non qu’il s’y produise un changement radical, mais on parvient à mieux comprendre comment fonctionne notre sociopathe et la dynamique entretenue avec son entourage.

Réalisation.

Et voici donc la partie où je vais fangirliser à fond (du verbe fangirliser, je fangirlise, tu fangirlises, nous fangirlisons etc). Non, pas du tout, je ne l’avais pas fait avant.

A la réalisation de cet épisode, nous retrouvons le merveilleux Paul McGuigan dont je vous avais parlé ici et ici. Uncle Paul avait déjà réalisé deux épisodes de la saison 1, A study in pink et The Great game et il en signe également deux sur cette seconde saison, The Hound of Baskervilles et évidemment A Scandal in Belgravia.

Réalisateur de Slevin et Victor Frankenstein,c’est à lui notamment que l’on doit l’idée d’incruster les SMS, les recherches ou certaines pensées de Sherlock en texte à l’écran . Une idée de génie, qui, si elle n’est pas révolutionnaire, convient parfaitement à cette série et permet de suivre le fil des déductions parfois un peu rapide de notre world’s only Consulting Detective. 

Pourquoi s’arrêter sur Paul McGuigan alors que j’ai tout dit ou presque de cet épisode ?  Parce-que sa réalisation c’est le glaçage parfait, la crème fouettée ultime de cette divine Forêt Noire. Comme toujours le casting est parfait, l’écriture est impeccable, Steven Moffat est insupportable  de trouver les petits trucs qui vont nous mettre l’estomac à l’envers, Lara Pulver est divine, Benedict a des mains à faire virer sa cuti à Barney Stinson  himself (le personnage hein) et Martin Freeman damnerait un Bisounours. Un épisode dans les règles de l’art en somme.

Et là, Paul McGuigan vient poser sa réalisation, propre, subtile, efficace. Et un tel un orfèvre, il fait de cette perle un bijou royal.

Soyez attentifs, cet homme-là nous dupe avec sa caméra. Avec maestria, il  s’en sert pour nous mettre tous les indices juste sous le nez sans que nous ne voyions plus loin que le bout de celui-ci. Aucun plan  n’est utile avec cet homme-là mais ce n’est qu’à la fin que l’évidence vous sera dévoilée.

Prenez par exemple les deux scènes différentes montrant Sherlock prenant le pouls d’Irène pour la démasquer. Le geste en lui-même, la façon de le filmer. L’évidence est là, mais nous ne la voyons pas, avant la fin. A chaque fois, j’en ai le coeur qui cogne à tout rompre tellement c’est parfait.

C’est tout à la fois, fluide, délicat dans le souci du détail et précis car tout est calculé pour servir l’intrigue. A aucun moment votre attention n’est parasitée par un élément et pourtant, vous ne voyez rien venir. C’est comme un tour de magie dont on  donnerait l’explication à la fin. Je ne peux même pas l’expliquer, j’ai juste un énorme feeling avec le style de ce réalisateur. Tous les réalisateurs de Sherlock sont véritablement talentueux, leur travail est brillant, d’autant plus que sont des habitués du style de Steven Moffat et Mark Gatiss, ils viennent souvent de Doctor Who. Mais Paul McGuigan, on dirait simplement qu’il a capturé l’essence de la série entre ses mains pour diriger sa caméra.

Pour conclure…

Pour tous les aspects que je vous ai mentionné ci-dessus, A Scandal in Belgravia est pour moi un épisode incontournable de la série, celui qu’il ne faut absolument pas sauter. Dans l’absolu, mieux vaut n’en louper aucun sinon…

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 Mais je peux comprendre qu’on préfère ou qu’on adhère plus à certaines intrigues qu’à d’autres. A titre de comparaison, sans être moins bon, loin de là, The blind banker par exemple, n’apporte rien de particulier à l’arc narratif

Esthétiquement comme de façon narrative, A Scandal in Belgravia est intéressant sur nombre de points. A titre personnel, je l’ai vu et revu et, comme souvent d’ailleurs dans cette série, je ne cesse d’y découvrir des éléments nouveaux. Indubitablement c’est l’épisode qui me ferait tout pardonner à Mark Gatiss et Steven Moffat.

Oh ! Une dernière chose avant de vous laisser avec ce magnifique trailer: c’est aussi le premier épisode où l’on voit Sherlock enfiler le fameux deerstalker et où l’on a l’explication inventée par nos diaboliques scénaristes sur le pourquoi du comment.

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