A Scandal in Bohemia : The Woman…

Résumé.

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Editions collector Barnes and Noble

Format : Nouvelle. Parution : 1891 dans le Strand Magazine.

Après son mariage avec la délicate Mary Morstan (The Sign of the Four), le Docteur Watson a quitté Baker Street. Profitant d’une visite à l’un de ses patients, il va s’enquérir de la santé de son ami Sherlock Holmes, espérant trouver celui-ci occupé et éloigné de la solution à 7% dont il a fait son remède contre l’ennui. C’est alors que le roi de Bohême fait une apparition théâtrale et théoriquement anonyme pour requérir les services du détective consultant.

Sur le point de se marier avec la seconde fille du roi de Scandinavie, il se trouve dans une situation embarrassante: une aventurière du nom d’Irène Adler a en sa possession une photo prouvant de leur liaison passée et qu’elle refuse de restituer. La révélation de cette aventure pourrait mettre en péril le mariage royal et entacher l’avenir du roi. Pour préserver celui-ci du scandale, Sherlock Holmes va se faire fort, par divers subterfuges, de récupérer l’objet, mais il se pourrait bien que cette fois-ci, il ait trouvé un adversaire à sa mesure.

Mon avis.

Après les deux romans que sont A study in Scarlett et The Sign of the Four, voici donc la première des cinquante six qui constituent ce que l’on nomme communément le canon holmésien. Publiée dans le Strand Magazine, son format court (une quinzaine de pages en grand format) lui confère un rythme narratif plus enlevé et dense que les deux romans précédents.

Sitôt qu’il l’a prié de s’asseoir, Sherlock Holmes manifeste son plaisir à retrouver son comparse en l’entraînant manu militari dans une nouvelle aventure. Conan Doyle n’en reste pas moins maître dans la façon d’installer son histoire, puisqu’en quelques lignes nous voilà embarqués, contexte expliqué et mystère posé. L’entrée en scène du roi de Bohême qui constitue l’élément déclencheur de l’action, est d’ailleurs un des moments savoureux de l’histoire, car avec les bandes d’Astrakhan sur son manteau doublé de soie, sa broche ornée d’un béryl et son papier de Bohême monogrammé, son Altesse n’aurait pas fait plus anonyme en amenant sa cour avec lui. Et l’on comprend avec un petit sourire que Sherlock Holmes le démasque sans peine.

Illustration du Strand Magazine par Sidney Paget. Source

Mais ne rions pas trop vite, car notre détective consultant n’aura pas la partie si facile tout du long, contrairement à ce qu’il croit.

Car si risible que puisse paraître le roi de Bohême avec ses cachotteries d’Opéra, se cache dans cette aventure une adversaire qui marque de son empreinte la carrière entière de Sherlock HolmesThe Woman. Celle qui aura su duper Sherlock Holmes. Et l’impression en est d’autant plus forte que notre détective consultant ne se montre pas toujours tendre avec le genre féminin.

« When a woman thinks that her house is on fire, her instinct is at once to rush to the one thing which she values the most.  […] A married woman grabs at her baby- an unmarried one reaches for her jewel-box. »

Prenons néanmoins garde à ne pas le qualifier à tort de misogyne. Jamais Sherlock Holmes ne laissa duper, souffrir ou insulter une femme. S’il reconnaît leur esprit, notre détective consultant se méfie, je dirais même se défie des femmes (trop émotives ? trop manipulatrices ?) comme il se méfie des sentiments. Souvenez-vous de cette citation qui termine The Sign of the Four, lorsqu’il dit à Watson ne pouvoir le congratuler en dépit des qualités de Mary, car:

« But love is an emotional thing, and whatever is emotional is opposed to that true cold  reason which i place above all things. »

Pourtant notre détective consultant a pourtant dû laisser le charme d’Irène Adler (ou un excès de confiance) troubler son sens de l’observation et sa pure logique, car il ne s’est point rendu compte que sa victime était en train de tromper le trompeur.

Il est amusant de constater dans cette nouvelle que, bien qu’il reste narrateur, Watson s’efface et passe au second plan pour laisser la pleine place à l’action dont une large part nous est contée indirectement par Holmes, faisant récit de ses investigations à son comparse. Conan Doyle joue ainsi des voix pour laisser place à la fois aux impressions extérieures de Watson, qui tient la place du lecteur et donne un avis extérieur, et à la fulgurance d’esprit d’un Sherlock en action, un peu trop rapidement content de lui-même, comme le montrera le dénouement. Ces deux voix qui s’imbriquent, donnent une dynamique très vive au récit, plongeant le lecteur au coeur des événements qui s’enchaînent rapidement.

Si Watson est en retrait c’est pourtant lui qui nous livre avec une certaine forme de pudeur la conclusion de l’aventure. Quelle impression fit réellement Irène Adler sur Sherlock Holmes nous ne le saurons jamais exactement. Cela restera l’un des mystères du personnage. Mais, dans la tendresse de cette conclusion,Watson paraît presque ému d’avoir découvert comme une sensibilité chez son compagnon.

Enlevée et fluide, mais pas dénuée de finesse et d’émotions pour autant, cette nouvelle très maîtrisée démontre l’amplitude des talents de la plume de Sir Arthur Conan Doyle, tout autant que la complexité du personnage de Sherlock Holmes.

Et en série, ça donne quoi ?

Le potentiel de la nouvelle a été pleinement exploité dans la série Sherlock de la BBC à travers l’épisode 1, de la saison 2, resté culte, A Scandal in Belgravia. Faisant suite à The Great Game qui conclut la saison 1 et où est évoqué le fameux papier de Bohême, l’épisode écrit par Steven Moffat reprend de nombreux éléments de la nouvelle originale :

  • Irène Adler est dans les deux cas ce que l’on nomme de façon péjorative une aventurière, donc une prostituée de luxe en somme.
  • Elle détient dans les deux cas des photographies pouvant éclabousser de scandale une monarchie, mais affirme vouloir les garder pour sa protection.
  • Dans les deux versions, les dit clichés démontrent une liaison avec une personne de sang royal.
  • Jouant sur les sonorités, pour moderniser le scénario Steven Moffat a joué sur les sonorités du titre. Ainsi Bohemia devient Belgravia, qui est un quartier situé au Sud Ouest de Buckingham Palace.
  • D’ailleurs dans les deux cas, Sherlock démasque rapidement l’identité de son client et l’aspect délicat du problème. Dans la nouvelle comme le scénario son premier conseil est de payer pour récupérer la ou les photos.
  • Le stratagème de l’incendie ainsi que le déguisement en homme d’église utilisés par Holmes pour s’introduire chez Irène Adler et découvrir la cachette des photographies sont repris presque littéralement dans l’épisode.
  • Dans les deux versions, des cambrioleurs tentent de s’approprier l’objet qui renferme les photos : dans l’original il s’agit d’un cabinet et les cambrioleurs ont été envoyés en vain par le roi de Bohême lui-même. Dans le second cas, il s’agit d’un smartphone et nos cambrioleurs sont de la CIA.
  • Irène Adler garde en hommage le surnom de The Woman de la part de Sherlock dans les deux cas et reste la seule femme à l’avoir dupé.

Par ailleurs, cet épisode est riche en références aux nouvelles du canon comme The Greek Interpreter qui devient The Geek Interpreter et The Speckled Band qui devient  The Speckled Blonde. Par ailleurs c’est la première fois que Sherlock Holmes devient véritablement lui-même en s’affublant du fameux  deerstalker.

Néanmoins la nouvelle sert dans l’épisode de trame de fond à une intrigue bien plus complexe qui laisse deviner en coulisses celui qui tire les ficelles, Moriarty. En effet, étant très courte, l’intrigue seule de A Scandal in Bohemia n’aurait pu servir à couvrir 90 min d’épisode, sans souffrir de faiblesses. D’où la décision des scénaristes de s’inspirer de différentes nouvelles.

Le dénouement de l’épisode n’a pas été sans susciter quelques remous et allégations de misogynie à l’égard de Steven Moffat. En effet, celui-ci fait le choix, contrairement à Arthur Conan Doyle, de laisser la main en un ultime retournement à Sherlock.  Un choix qui avait sûrement vocation dans la série à ouvrir la voie à la grande confrontation entre les deux Némésis que sont Sherlock et Moriarty à la fin de cette saison, mais qui diminue quelque peu l’éclat de la duperie de la belle Irène. Cependant, il convient de noter que les deux intrigues se referment sur la même conclusion : Sherlock Holmes, ce brillant esprit, rendant hommage à la seule personne qui l’ai jamais battu : The Woman.

N’est-ce-pas cela qui compte ?

En savoir plus :

N’hésitez pas à aller consulter les chroniques des deux camarades avec qui je partage cette folle aventure holmésienne :  Light and Smell et Satorukudo. Je ne peux que vous recommander de comparer nos avis qui sont souvent contrastés et complémentaires pour avoir une bonne vue d’ensemble.

Par ailleurs,  pour les mordus de la série ou les curieux, vous pouvez retrouver ma chronique complète de l’épisode A Scandal in Belgravia.

2 commentaires

  1. Très belle chronique. On voit vraiment la passionnée derrière tes analyses 🙂
    La comparaison avec la série est une très bonne idée. Ayant vu la série avant de lire la nouvelle, je pense qu’elle m’a influencée dans ma grille de lecture d’autant que j’avais vraiment la version de Steven Moffat dans la tête…
    Si le reste des nouvelles est à la hauteur de celle-ci, je crois qu’on va se régaler 🙂

    Aimé par 1 personne

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