The Gordian Knot: Part. I Chap. 1

Partie I : Vatican’s Cameos

Chapitre 1 : Chloé

Chloé était affalée dans le canapé de son minuscule studio. Au téléphone avec sa mère, elle zappait d’une main distraite pour éviter de trop porter attention à la litanie de reproches à peine voilés de sa génitrice.

On aurait difficilement pu dire que sa mère était le meilleur remède à ses idées noires, mais mener une conversation construite avec son père s’avérait toujours plus difficile. A chaque tentative, il se rappelait de moins en moins qui elle était. L’exercice était de plus en plus douloureux.

Elle ne pouvait rien lui reprocher. Il était engagé depuis quelques années dans un vain combat contre sa propre mémoire qui lui filait entre les doigts. C’est donc par défaut qu’elle écoutait ce soir-là le verbiage maternel accusateur qui reprenait le sempiternel plan en trois parties :

  1. Script ce n’est pas un vrai métier.
  2. Tu ne feras jamais carrière dans ce milieu de saltimbanques.

III. Tu perds ton temps, tu gâches ta vie, écoute ta mère tu vaux mieux que ça.

Elle aurait pu appeler quelqu’un d’autre. N’importe qui aurait été plus salutaire. Mais le sens moral de Chloé frisait parfois le masochisme. Sa mère lui avait laissé un message dans la journée pour savoir si elle viendrait aux prochaines vacances. Après avoir enchaîné ses cours et cinq heures à sourire en conseillant des gloss pailletés, elle s’était dit qu’un coup de fil ne rendrait pas sa journée pire que les autres.

Et elle s’était sentie obligée de la rappeler.

Grossière erreur.

****

Chloé n’avait jamais été une rêveuse. Même si son regard pailleté d’or semblait toujours ailleurs. Retranchés derrière ses cils, ses yeux sondaient le monde, observaient, toujours, et elle réfléchissait. Son esprit était fondamentalement ancré dans l’instant présent, analysant, emmagasinant.

A huit ans, elle posait déjà sur le monde un regard grave et sentencieux, auquel personne ne portait attention. Elle n’aurait su dire à quel âge elle avait pris conscience de cet atout, mais elle avait appliqué à la perfection le précepte « Pour vivre heureux, vivons cachés. »

Oubliée du regard des adultes, il n’y eut guère que son père pour se pencher sur les jeux de cette petite tête rousse et bouclée.

« Vingt ans de placard ! Les bénéfices ça se divise, la réclusion ça s’additionne ! »

Les poupées de la petite Chloé rejouaient du Audiard avec l’application de l’amoureuse qui récite un poème.

Son père n’eut sans nul doute aucune conscience de ce qui se noua à ce moment-là. Mais, tel le prince dans les contes, il lui ouvrit grand les portes de son palais de rêves. Chloé eut dès lors toute la latitude de cultiver ses amours cinéphiles.

La flamme qui s’éveillait dans ce jeune esprit fit feu de tout bois. Le bureau de son père devint le lieu de toutes les aventures; blottie contre l’épaule paternelle sur le vieux canapé de cuir noir, dans une semi-pénombre, Chloé explorait, les yeux écarquillés, de nouveaux continents.

A l’abri du regard maternel, elle tombait amoureuse de Depardieu en Cyrano, frissonnait d’horreur devant The Mission, troquait son âme contre celle d’un gangster pour De Niro dans les Affranchis mais vibrait pour l’intégrité de Costner dans JFK. Elle passait d’un Gabin à un autre, du noir et blanc à la couleur, de Scorcese à Carné ou Renoir comme d’autres lisent Martine ou Le journal de Mickey  au même âge.

Tout ce que la raison paternelle jugeait bon de soumettre à sa curiosité venait nourrir ce regard inquisiteur. A la fin de ces escapades cinématographiques, son père, amusé, attendait le verdict de cette petite personne. Le sourcil doré se fronçait, les boucles dodelinaient, la bouche rose esquissait une moue, un soupir et s’élançait.

« L’amour grandissait bercé dans son âme inquiète[1]. « 

L’amour de ce monde étrange qui la dépassait encore et l’amour de ce père magicien qui connaissait tant de trésors. Mais les éblouissements de l’enfance n’ont qu’un temps, et comme dans certains contes, le prince, fût-il père, fut victime d’un maléfice. Un maléfice qui commença à ronger doucement cette mémoire si pleine d’images et d’histoires.

 Et le prince, le magicien, redevenu simple mortel face à sa propre déchéance en marche, oublia un jour de prendre la main de sa petite fée dorée.

***

Le cocon se fissura lentement sous les vibrations d’une sourde angoisse.

Prise sous le poids de la chape de plomb qui emplissait la maison, sa mère se débattit comme elle put. Pour conjurer un sort qu’elle ne voyait plus que funeste, elle traîna Chloé et ses treize ans de médecin en spécialiste s’acharnant à dépister l’invisible.

L’un d’entre eux, charitable finit par écouter ses angoisses et pour les calmer proposa de faire passer une série de tests à la mémoire de Chloé.

Le résultat fit piquer du nez sur leurs écrans les autorités compétentes qui poussèrent plus avant leurs investigations.

Que le destin est cynique !

Tandis que le père était condamné à perdre lentement mais inéluctablement lambeau par lambeau les pages de sa mémoire, Chloé affichait un QI magistral de 175.

Si sa mère avait été croyante, elle serait allée à Lourdes. Elle ne l’était pas. Alors elle suivit sa foi personnelle d’adulte pragmatique. A peine Chloé rentrée précocement au lycée après cet étrange été, elle se lança dans la collecte minutieuse des dépliants des grandes écoles et autres concours prestigieux afin de tracer le brillant avenir de sa fille.

Si elle n’était pas en mesure de sauvegarder le futur de son mari, elle s’acharnerait à préserver celui de sa fille. Et Chloé qui n’avait pourtant cure des avenirs prestigieux, prise entre le marteau et l’enclume, entre l’angoisse de sa mère et la maladie de son père. Chloé se tut et fit ce qu’on attendait d’elle : elle fut raisonnable.

Elle termina le lycée avec ses deux ans d’avance, réussit une classe préparatoire, brilla en HEC. Elle se fit détester par beaucoup et s’ennuya comme jamais.

***

A l’autre bout du fil, sa mère continuait son monologue. Pour Chloé, tous les espoirs de rester saine d’esprit reposaient sur la petite lucarne qui animait en sourdine son appartement.

Et le miracle se produisit.

En une fraction de seconde son attention fut happée par un éclat de rire. Elle décolla ses yeux du plafond. Sa rétine accrocha un regard incroyablement perçant et malicieux destiné … à un tas d’ossements sur l’écran.

Soudain, sa mère ne fut plus qu’un vague bourdonnement.

– Maman, je suis désolée mais je suis vraiment épuisée. Je te rappelle bientôt… murmura-t-elle. Bisous. Embrasse Papa.

Pour la première fois de la soirée, elle sourit. Elle se redressa sur le canapé et accepta l’invitation qui venait se présenter. En se sentant glisser dans ce nouvel univers, Chloé eut l’intuition qu’elle tombait en amour.

Son cœur battait la chamade.

 The Gordian Knot venait de faire irruption dans sa vie.

***

-THE GORDIAN KNOT –OFFICIAL TRAILER-

Une porte noire.

Musique « Beat the Devil’s tattoo [2]».

La porte s’ouvre et la caméra zoome progressivement vers le fond de la pièce.

De part et d’autre des objets hétéroclites, une canne-épée à demi-ouverte, plusieurs ordinateurs portables encore allumés, des piles de livres dont une bonne part sur la criminologie, la médecine et les sciences médico-légales.

La caméra s’arrête sur deux hommes affalés au pied d’un vieux canapé de cuir marron. La  lumière qui filtre de la fenêtre derrière eux marque que l’aube se lève à peine.

L’un des hommes, Jamie, a une profonde entaille à son blouson de cuir noir, son tee-shirt porte les marques de coulées de sang, il a la lèvre entaillée et tient un pain de glace sur le haut de son crâne.

Son comparse, Ben, a la tête renversée en arrière, il tient une bière à la main.

La fatigue d’une nuit agitée est perceptible.

Au bout de quelques instants, Ben ramène sa tête vers l’avant pour boire une gorgée de bière, on aperçoit alors le coquard conséquent qui orne son œil droit, le sang séché sous son nez et sa pommette tuméfiée. Ils échangent alors un long regard.

La musique descend en sourdine.

JAMIE

– Sérieusement… Il faudrait peut-être qu’on arrête…

Ben a alors un sourire en coin, il pointe sa bière vers son partenaire comme pour trinquer et avec un léger mouvement de sourcil évoquant le clin d’œil qu’il ne peut faire.

BEN

– Ouais … « il faudrait »… But it’s so knoting amazing ![3]

Jamie se saisit de la bouteille de bière posée à côté de lui. Les deux prennent une gorgée simultanément tandis que la caméra recule.

La porte noire se referme.

Le titre s’inscrit comme gravé au couteau sur le bois noir sur les dernières mesures de « Beat the Devil’s Tattoo ».

 

[1] Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand

[2] Black Rebels Motorcycle club

[3] En anglais dans le texte.

The Gordian Knot

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“Eventually everything connects - people, ideas, objects. The quality of the connections is the key to quality per se.” Charles Eames

10 commentaires Laisser un commentaire

  1. Premier chapitre qui ouvre déjà de bonnes perspectives. Entre Chloé qui ne veut pas d’un avenir tout tracé par sa mère castratrice et un passé que son père semble oublier, son amour pour le cinéma devrait rapidement compliquer la donne. Disons que je m’attends à ce que cette histoire raconte son ascension step by step dans ce milieu qui ne va pas lui faire de cadeau.
    Ton écriture est fluide, j’aime assez. Continue d’oeuvrer à ton art!

    Aimé par 1 personne

  2. Voilà, j’ai enfin pu prendre du temps (je ne voulais pas faire ça entre portes) et me poser pour lire cette première partie de chapitre 1.
    Alors alors. Bon déjà je savais que tu écrivais trèès bien, je n’en fus donc pas surprise ! ^^ C’est fluide, du vocabulaire recherché, c’est agréable à lire, que du bon. Cependant, d’un point de vu narratif, je dirais que ce tout début manque un peu d’accroche. Disons qu’il est peut être un peu tôt pour détailler le passé de Chloé de cette façon, j’ai eu l’impression que ça tombait un peu comme un cheveu sur la soupe. Je pense à mon avis que c’est un petit souci de placement dans le récit, car ce que tu écris encore une fois est fait avec subtilité.
    Quant au trailer, je me suis empressée de faire tourner Beat The Devil’s Tattoo et wouah ! Ça claque, mais genre vraiment ! On sent bien la cinéphile/sériephile et j’ai carrément envie d’en savoir plus sur ces deux margoulins pas piqué des hannetons.
    Allez ! Je vais aller lire la suite !

    Aimé par 1 personne

    • Je retiens ta remarque et je te propose une chose: garde là à l’esprit pour la suite de ta lecture et lorsque tu croiseras l’endroit qui te semble opportun pour ce passage, dis-le moi. 😉 Merci en tous cas pour ces compliments. Je suis tout à la fois contente, soulagée et nerveuse pour la suite. Et fun fact les personnages fictifs de la série The Gordian Knot sont inspirés de la pub Ben &Nuts. True Story. 😂

      Aimé par 1 personne

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