Le faiseur d’histoire

Résumé

Editions Les Moutons Électriques. Parution : avril 2009. Prix : 26€

Michael Young est un jeune historien, très sûr de lui, persuadé que la thèse qu’il s’apprête à faire valider, lui ouvrira les portes d’un avenir brillant et tout tracé. A lui le doctorat, les honneurs et une chaire académique bien méritée. Gonflé de certitudes et de confiance en lui, il marche vers ce futur souriant.

Mais sa rencontre percutante avec Leo Zuckermann, physicien de son état, va faire s’envoler bien des choses, à commencer par les pages de sa précieuse thèse qui se dispersent au vent.

Partageant la même obsession pour le génocide juif, une idée folle va peu à peu germer dans l’esprit des deux hommes : et si à eux deux ils étaient capables de remonter les pages de l’Histoire pour réparer le passé ?

Mon avis : Back to the future

Il fallait certainement un esprit aussi brillant et fin que celui de Stephen Fry pour écrire un tel roman, à la fois intelligent, incongru, incorrect et drôle. Caché derrière les lignes, on le sent prendre un malin plaisir à surprendre son lecteur, quitte à le déconcerter parfois. Mais jamais à le décevoir, jamais, ô grand jamais ! Pour ça non, vous ne serez pas déçu du voyage. En revanche, accrochez-vous un peu.

Usant de son héros/narrateur avec brio, il s’en amuse, le laisse se parler, s’invectiver,  se moquer de lui-même, lui glisse des bâtons dans les roues, joue des retournements de situations, multiplie les références… Puis, d’un coup, change de style pour nous faire tomber dans l’action brute, le temps de quelques pages façon scénario. Des ruptures de rythme et style  qui ne font qu’ajouter au piquant de l’affaire et au charme sympathique de son héros.

« J’abandonne le format du scénario hollywoodien pour revenir à une prose toute simple, terne et vieillotte, parce-que voilà comment je me sentais. »

Au fait, ce héros, parlons-en ! Touchant ce garçon, mais quel hurluberlu, Stephen Fry nous a pondu là ! Dès les premières pages, le ton est donné avec cette histoire de Café de Colombie Safeway, moulin fin pour filtres, naturellement décaféiné, et re-caféiné maison. D’office, ça sent la catastrophe. Son héros est aussi touchant que suffisant, aussi arrogant que maladroit. Il déborde avec une joyeuse naïveté de confiance en lui, en dépit des embûches. Inutile de vous dire qu’à tenter de manipuler le passé, les bricoles vont lui arriver en pagaille. Un coup dur pour son ego. Notre faiseur d’histoire aurait dû mieux écouter les leçons de Doc dans Back to the Future.

Stephen Fry est un auteur malin qui sait comment servir son propos. Sous son côté amusant et fantasque, son roman est redoutablement intelligent et pose une grande question : si l’on pouvait modifier ne serait-ce qu’UN élément du passé pour corriger certaines horreurs de l’Histoire, mais sans savoir quel impact cela aurait, devrait-on le faire ? Devrait-on prendre le risque de créer pire en voulant corriger pour faire mieux ? Philosophique, n’est-ce pas ?

Et pour mieux nous entraîner dans cette folle histoire (ou Histoire c’est selon !) il construit en parallèle du récit de son héros, une ligne temporelle narrative dans le passé qui nous permet de voir l’Histoire se modifier sous nos yeux, au fil des événements présents.  C’est aussi simple que brillant. De fait, on en reste accrochés aux pages. C’est passionnant de voir l’Histoire prendre un virage.

Si vous connaissez Stephen Fry, vous saurez à quoi vous en tenir si je vous dis qu’il est aussi habile conteur et auteur que comédien, humoriste, réalisateur, bel esprit et délicieusement incorrect. Ainsi que le disait le Scotland on Sunday au sujet de ce Faiseur d’histoire :

« Il déroule son intrigue avec la délicatesse d’un théoricien du chaos déroulant ses ailes de papillon, mais d’une manière bien plus délicieuse ! »

Que c’est vrai ! Je ne saurais mieux le formuler.

Si vous ignorez qui est Stephen Fry, il vous faudra pallier à cette terrible lacune lors du Have You Met de mardi prochain. Mais en attendant, sachez que Le Faiseur d’Histoire est un roman extrêmement bien pensé, aussi palpitant qu’amusant, et qui se dévore sans en laisser une miette. Tel un muffin à l’heure du thé. Gare cependant à ce que, absorbé par cette addictive lecture, le thé ne devienne pas froid.