Et si on regardait l’amie prodigieuse (ou pas !)

Lorsque j’ai pris connaissance du sujet de cette chronique, ravie aies-je été que July ait choisi une série dont j’avais ouïe dire tant d’éloges. D’ailleurs il s’est attaché à vous en faire une critique digne d’un tableau de maître, mêlant à son analyse un certain lyrisme.
Le seul souci c’est qu’il s’est quelque peu laissé emporter, par l’inspiration.
Un peu.
Un poil.
Un tantinet.
Que voulez-vous, ce garçon est un passionné.
Pour résumer la chose prosaïquement, j’emprunterais les mots d’Arthur, roi de Bretagne et fin connaisseur littéraire : « La vache ! J’espère que vous avez une chute parce-que l’intro, elle est comaque ! »
Si vous parvenez à suivre jusqu’au bout (sans sombrer dans la folie) le fin cheminement de la pensée de July, vous reconnaîtrez la justesse dans son analyse comparative et, y trouverez même, j’ose le dire, un certain talent.
Ceci dit, accrochez-vous tout de même à votre slip…



Après la peinture de genre, la série de genre. Et non, je ne parle pas du cinéma de genre, trop typé. Et les adeptes de la théorie du genre, allez vous faire foutre avec vos concepts réactionnaires qui n’existent pas[1]. Mais revenons au sujet : la peinture de genre. La peinture de genre, keskecé ? La notion de peinture de genre désigne l’illustration de scènes de la vie quotidienne, dont les personnages sont des types humains anonymes. Utilisée à l’origine pour tous les genres de peintures à l’exception de la peinture d’histoire, l’expression ne trouva son acception actuelle qu’à la fin du XVIIIe siècle[2]. C’est principalement connu dans le milieu artistique avec Vermeer qui a fait pas mal de peintures de genre. Vous savez, le gars qui a peint des trucs super célèbres, genre le Géographe[3], l’Astronome[4], la Dentellière[5] ou la Laitière[6]. La recette du Vermeer est simple : vous mettez une fenêtre à gauche (ou vous la suggérez, en faisant venir la lumière comme s’il y avait une fenêtre), une scène au milieu pas trop loin de la fenêtre qui montre la vie quotidienne de l’époque où l’on peint. Ça marche aussi avec Gerard Ter Borch[7]Van Eyck et ses Époux Arnolfini[8], ou encore des peintres comme Pieter de Hooch ou Gerard Dou[9].

« C’est prodigieusement intéressant ! », direz-vous, pour peu que vous soyez complètement tarés. »[10] Mais tout cela ne nous dit pas ce qu’il en est de L’Amie prodigieuse, une série de genre, parce que c’est de ça que l’on parle, ne l’oublions pas. Non mais c’est vrai, parce qu’il faut cultiver le quidam, on se retrouve à faire une parenthèse d’une dizaine de lignes et pouf, on oublie ce dont il faut parler initialement, et la société, vivant dans un rythme où il faut toujours aller de plus en plus vite, se retrouve à oublier ce dont on parle. Bref, arrêtons là les parenthèses et revenons à L’Amie prodigieuse.

[NDLR : C’est bien, là quand même, il a fini par se rappeler du sujet]

Pourquoi une telle introduction avec le genre ? Parce que cette série est, comme je l’ai dit, une série de genre[11]. On a l’impression de regarder un tableau de Vermeer, décrivant la société des banlieues napolitaines des années 1950-1960. On est plongé dedans. Directement, malgré le rythme lent de la série. On vit ici dans l’adaptation du roman d’Elena FerranteL’Amie prodigieuse. Ce roman (et donc cette série) nous raconte l’histoire de Lenu (Elena) Greco et de Lila (Rafaella) Cerullo, deux jeunes filles aux personnalités hétéroclites mais également similaires sur certains points. Les deux ont leur monde. Elles sont actrices. Ce récit nous est raconté par le regard de Lenu (vieille, mais c’est quelque chose à comprendre sur l’intégralité des 4 tomes, donc de la série).

Comme je l’ai dit, c’est très authentique. La série est tournée en italien… ou pas. On passe plus de temps à parler un dialecte napolitain des années 1950 que de l’italien courant. Il y a des décors très réalistes, des accessoires qui nous plongent dans la période (vaisselle, fer à repasser, voitures, anciennes serviettes hygiéniques)… Dans ce quartier, qu’elles sont condamnées à voir toute leur vie par manque de moyens, les deux filles grandissent, avec leur personnalité. Elles sont toutes deux très intelligentes et s’en sortent chacune à leur manière avec leur cerveau.

C’est une adaptation d’un roman et par définition, il n’est pas possible de tout adapter fidèlement. Des coupes doivent être faites ce qui est le cas ici. Mais pour avoir lu le roman avant la série, ça passe tout simplement, et la participation d’Elena Ferrante, l’auteur des romans qui souhaite rester anonyme[12], y est certainement pour quelque chose. Le réalisateur, Saviano Constanzo, serait presque le Vermeer de la série : par sa caméra, il est la fenêtre du tableau de genre, celle par laquelle arrive la lumière qui donne vie à la scène. Scène d’enfants, dans les deux premiers épisodes, scène d’adolescentes, dans les six suivants. Les personnages principaux sont interprétés par des comédiennes non-professionnelles, ce qui ajoute encore un peu plus d’authenticité. On ne vole pas ici le jeu des enfants, ce dernier nous semble naturel et fluide. Les comédiennes sont dans leur rôle, glauque et beau en même temps. Ce rôle leur laisse exprimer l’amour, le sexe, le viol, l’amitié, la folie, la haine, la honte, la colère, la peur, la tristesse… La vie, en somme.

Enfin, cette série est ici une ode à l’éducation. Greco progresse dans la vie et s’en sort par l’éducation. Lila souhaite étudier et le fait par procuration. Un prof peut changer votre vie et c’est aussi ce qui est montré ici avec une institutrice qui se bat pour faire progresser Lenu. Et ce n’est pas pour me déplaire.

Le total de la première série est porté à 8 épisodes pour l’adaptation de ce premier volume. Mais on a réellement l’impression de voir un film de 8 heures (un peu moins, disons 7 heures et demie[13]). Si cela continue comme cela, nous aurons 4 saisons de 8 épisodes pour adapter fidèlement l’œuvre intégrale[14]. Si Canal + participe et diffuse la série en France, c’est également le cas de HBO pour les États-Unis et de la Rai pour l’Italie. Espérons que cela perdure jusqu’au bout des 32 épisodes afin que nous profitions de cette adaptation prodigieuse.

July

P.S. Un mot tout de même sur les romans que j’ai dévorés. C’est certes assez glauque. Mais j’ai trouvé cela bien écrit et bien traduit. Enfin des passés simples avec des -âmes et des -urent, qui magnifient le texte d’Elena Ferrante ! Et l’histoire est un peu plus complète que dans la série. Je vous conseille donc, pour la surprise, de commencer par les livres. L’effet de surprise y est plus beau et je trouve cela dommage de ne pas développer son propre imaginaire. J’ai imaginé ces personnages avant de me plonger dans la série où l’imaginaire est à consommer car il nous est déjà montré, aussi authentique soit-il.


[1] Ça, c’est fait. Et ça soulage.

[2] Merci Universalis : https://www.universalis.fr/encyclopedie/peinture-de-genre/, consulté le 21 janvier 2019.

[3] Le Géographe de Vermeer, consulté le 21 janvier 2019.

[4] L’Astronome de Vermeer, consulté le 21 janvier 2019.

[5] La dentellière de Vermeer, consulté le 21 janvier 2019

[6] La Laitière de Vermeer, consulté le 21 janvier

[7] Gerard Ter Borch consulté le 21 janvier 2019. July, il a Wiki, il a tout compris !

[8] Les Epoux Arnolfini de Van Eyck, consulté le 21 janvier 2019.

[9] Non mais ça va, à un moment donné, je ne vais pas vous mettre les liens Wikipedia systématiquement; vous êtes suffisamment grands pour vous servir d’un mulot et cliquer sur www.qwant.com afin de trouver ce qui vous intéresse !

[10] Pierre DesprogesRéquisitoire du tribunal des Flagrants Délires, diffusé sur France Inter le 12 octobre 1982. Extraits ici : https://www.franceinter.fr/emissions/les-requisitoires-du-tribunal-des-flagrants-delires/les-requisitoires-du-tribunal-des-flagrants-delires-21-juillet-2018, consulté le 21 janvier 2019.

[11] Non mais c’est vrai, vous ne suivez rien où quoi ?

[12] https://www.lemonde.fr/livres/article/2015/03/19/elena-ferrante-l-ecrivain-e-masque-e_4597270_3260.html, consulté le 21 janvier 2019. Depuis, les romans furent traduits.

[13] Pour le calcul en Ben-Hur, voir la chronique du 7 janvier 2019.

 

[14] J’ai failli vous mettre un lien, sauf que y’a que de l’italien disponible. Ne le parlant pas, je vous laisse me faire confiance. Ou pas.

 

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“Eventually everything connects - people, ideas, objects. The quality of the connections is the key to quality per se.” Charles Eames

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