Le Festin : dégustation en huit clos

Le Festin :  dégustation en huit clos

Editions La Table Ronde. Parution : mars 2022 Prix : 24€

Cornouailles, été 1947, le père Bott se voit dans l’obligation de déroger à ses habitudes et de délaisser son vieil ami le révérend Seddon, venu lui rendre visite comme tous les étés.
Un drame inhabituel vient de se produire : un pan de falaise fragilisé par les mines vient de s’écrouler et d’engloutir l’hôtel de Pendizack avec ses occupants.
Mais ce qui perturbe le père Bott, ce n’est pas que le drame en lui-même, c’est le récit des survivants concernant le déroulé des événements de la semaine précédente.

Dans ce manoir reconverti par ses propriétaires ruinés, semble s’être joué un singulier huit-clos où chacun de l’hétéroclite galerie des occupants paraît avoir joué un rôle bien particulier.

Le Festin : dégustation en huit clos

Etrange, étrange l’atmosphère de ce Festin écrit par Margaret Kennedy. Etrange mais ô combien savoureuse. Alors que le titre couplé au décor maritime des Cornouailles et au contexte estival, évoquerait plutôt une partie de campagne joyeuse et amicale, l’atmosphère qui va conduire à ce festin est toute autre.

Du couple endeuillé au chanoine acariâtre qui persécute sa fille, de la veuve aigrie qui vend les friandises de ses filles à l’aristocrate égoïste percluse de maux imaginaires, voilà une bien singulière galerie de personnages. Des personnages que Margaret Kennedy croque sans pitié mais avec malice. A chacun son péché capital plus ou moins dissimulé.
Et comme dans tout huit-clos qui se respecte, au fil des jours, les secrets se distillent tels de subtils poisons. Peu à peu, à l’instar de la falaise qui la menace, la petite communauté se fissure, se disloque.

Il règne comme un parfum de Dix Petits Nègres dans ce roman si habilement ficelé, à ceci près qu’ici le destin est l’assassin. Le destin ou la main divine. Qui sait ?
Dès notre rencontre avec le père Bott, on connaît l’issue fatale. Seules restent les questions qui vont nous tarauder durant tout le récit : que s’est-il passé durant cette fameuse semaine ? Pourquoi l’hôtel est-il resté ouvert en dépit des avertissements ? Et surtout, qui sont les survivants ? Qui était à l’hôtel ou qui n’y était pas et pourquoi ?

Avec espièglerie et brio, Margaret Kennedy lie les fils pour nous livrer un roman piquant, où la fable morale se teinte d’un soupçon de roman policier. Tel un Hercule Poirot en villégiature sur les côtes de Cornouailles, le lecteur lance ses investigations entre les pages, détaillant le comportement de chacun, relevant les secrets qui se dévoilent, jusqu’à ce qu’enfin les fils tous convergent vers ce fatidique festin.

Ah ce festin ! Ce fatal festin qui concentre toutes les attentions, qui est l’objet de toutes les discordes, l’enjeu de tant de rivalités.

Derrière l’issue fatale qui plane au-dessus de la tête de nos personnages, se cache un humour piquant et une façon de saisir, de croquer les tares de chacun des personnages dans toute leur humanité, que n’aurait pas renié Jane Austen elle-même. Doit-on d’ailleurs s’en étonner ou y voir une forme d’hommage lorsqu’on sait que l’auteure a publié une biographie de ladite Jane Austen, parmi ses autres oeuvres ?

L’avant-propos nous donne d’ailleurs un autre éclairage intéressant, cette fois sur la genèse du roman. Celui-ci serait né d’une discussion en 1937 entre Margaret Kennedy et des amis écrivains aboutissant à un projet : que chacun rédige une nouvelle où un personnage moderne incarnerait l’un des sept péchés capitaux.
Si la guerre laisse le projet non abouti, Margaret Kennedy lui donnera vie avec ce Festin, exploitant le contexte de la guerre, de son cortège de souffrance et de privations qui tend à révéler le pire comme le meilleur chez l’être humain.

Le résultat se révèle d’une délicieuse subtilité. On se laisse coupablement prendre au jeu de ce huit-clos, condamnant les uns, moquant ou prenant en pitié les autres. En dépit de l’humour, la conclusion reste implacable : un instant soudés, nous laissons pourtant les survivants implacablement pris au piège de leurs existences respectives. Une ultime question reste en suspens : celles-ci auront-elles été bouleversées par les événements qui se sont joués cette semaine-là ?

« Terrible et drôle », disait Elisabeth Bowen* au sujet de ce roman. On ne saurait mieux le décrire.
Venez donc vous régaler de ce Festin.

*Elisabeth Bowen (1899 – 1973) : romancière et nouvelliste irlandaise

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