Au bonheur de Pennac.

Une croisière  sur le lac d’Annecy par un dimanche ensoleillé, en tête-à-tête avec Daniel Pennac,  c’est une proposition qui ne se refuse pas. Bon d’accord. En en tête-à-tête avec Daniel Pennac, pour une rencontre animée par Véronique Bonnard ET en compagnie 200 autres lecteurs acharnés de la saga Malaussène. Je n’étais pas toute seule mais cela ne change rien au côté séduisant de la chose.

C’est donc le concept original que proposait l’association Histoire d’en Parler qui organise depuis 1999 sur Annecy des rencontres littéraires et philosophiques. Sachez à ce propos qu’ils sont aussi à l’origine des Pontons  Flingueurs, festival polar (littérature et cinéma) qui aura lieu du 20 au 24 juin sur Annecy. Je crois que l’idée devrait plaire à ma tordue adorée et à ses Motordus.

Nous voici donc partis à bord du Libellule pour un échange littéraire au fil de l’eau, le soleil se joignant cordialement à la partie.

Un auteur « cosmopolite ».

Ce qui fait certainement le charme des romans de Daniel Pennac c’est la diversité des personnages et des cultures qui s’y croise : vietnamiens, serbes, arabes, antillais. Pennac a su enfermer tout Belleville et une partie du monde dans ses livres et le parcours personnel de l’auteur n’y est pas pour rien. Né à Casablanca, il passe son enfance au fil des affectations de son père, militaire de carrière, entre l’Afrique, l’Asie, la France, apprend à parler allemand avant de savoir parler français, quelques dialectes de Somalie, oublie puisqu’il est, comme il se qualifie lui-même, alzheimerien de naissance. 

Il passe aussi en Savoie, pour de longues années de pensionnat à Cruseilles de la 5ème à la terminale, où, en dépit de son parcours de cancre, il développe en douce son goût pour la lecture et pour l’écriture. N’ayant pas le droit de lire à l’étude (Sic !), il y écrit la suite des chapitres lus la veille pendant les pauvres vingt minutes de liberté au dortoir afin de comparer le soir venu avec l’original.

Plus tard, devenu étudiant, il désertera le Quartier Latin de rigueur peuplé d’étudiants et de professeurs où il a « l’impression de se croiser lui-même » pour gagner Belleville « où il y avait la terre entière. » 

Du cancre au professeur bienveillant

Ce côté humain qui émane des romans de Pennac, on le comprend mieux quand on connaît l’entourage du personnage. Une famille bienveillante et pleine d’humour, sans pourtant d’effusions affectives, où, en dépit de l’affliction que provoquait chez sa mère sa carrière de cancre, son père philosophe parvenait à tourner la chose en dérision. De ce qu’en raconte Daniel Pennac lui-même, lorsqu’il obtient sa licence de lettres en 1969, celui-ci lui dit : « Daniel, je suis inquiet. Il t’a fallut une révolution pour ta licence. Faut-il craindre une guerre mondiale pour l’agrégation ? »

Après une telle sortie, on n’a guère de doutes sur la provenance du sens de la formule de l’auteur. Mais comment passe-t-on de cancre à professeur de littérature ? A cette question, Pennac vous répondra avec un petit sourire qu’on ne fonctionne pas tous à la même vitesse et que lui, ça lui a juste pris un peu plus de temps. Ce fonctionnement plus lent lui aura été profitable. Il fait de lui un professeur différent qui arrive avec l’expérience du cancre, son ressenti et sait se mettre à la place de ses élèves, même des plus difficiles. C’est pour leur donner le goût de la lecture qu’il finira par définir les droits imprescriptibles du lecteur que nous retrouvons dans Comme un roman.

  1. « Le droit de ne pas lire ».
  2. « Le droit de sauter des pages »
  3. « Le droit de ne pas finir un livre »
  4. « Le droit de relire. » 
  5. « Le droit de lire n’importe quoi »
  6. « Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible) ».
  7. « Le droit de lire n’importe où »
  8. « Le droit de grappiller »
  9. « Le droit de lire à haute voix »
  10. « Le droit de nous taire ».

Revenant sur sa carrière d’enseignant, il  expliquera  le pourquoi de certains droits.

  • « Le droit de ne pas lire » : Pour inciter ses élèves à lire, Daniel Pennac faisait la lecture à ses élèves. Des extraits de livres qu’il distribuait ensuite à qui était séduit. Cela avait pour mérite d’abolir toute barrière, toute réticence par rapport au livre. Seulement certains devenaient imbus de cette nouvelle connaissance par rapport à ceux qui lisaient moins. Ce droit est donc né pour les remettre à leur place, leur rappeler que fût un temps eux-mêmes ne lisaient pas non plus et qu’on a le droit de ne pas lire.
  • « Le droit de sauter des pages »est né d’une rébellion de Pennac quant aux digest, ces résumés de classiques de 150 pages que l’on propose parfois aux élèves.  De son expérience de professeur et de lecteur, un élève qui a lu cette version condensée ne lira jamais l’oeuvre originale, tandis qu’un lecteur on autorise à sauter des pages dans l’original, la relira. D’où le droit de sauter des pages.
  • « Le droit de ne pas finir un livre »Pennac le justifie par deux bonnes raisons : la première est que le livre est mauvais, bourré de clichés et de personnages archétypiques. La seconde est que si l’on sent que le livre vous résiste, il vaut mieux alors le reposer dans la bibliothèque. L’auteur a alors cette délicate comparaison : « Contrairement au vin, que l’on met en cave pour qu’il vieillisse et se bonifie, nous mettons les livres dans la bibliothèque, le temps que nous vieillissions. »
  • « Le droit de nous taire »  C’est là un conseil applicable aux blogueurs. On a le droit de se taire après avoir fini un livre, de prendre le temps de le digérer avant de livrer nos impressions.

Professeur bienveillant, Daniel Pennac est aussi un humaniste qui profita de ce moment ensemble, de cet échange pour sensibiliser son auditoire à la cause des réfugiés à travers la lecture du texte L’instinct, le coeur et la raison. Texte qu’il a écrit pour le recueil vendu en librairie au profit de la Cimade association de défense des droits des personnes réfugiées ou migrantes qui oeuvre depuis plus de soixante ans. Il a également appelé à soutenir l’association SOS Méditerranée qui vient secourir les embarcations en détresse des migrants. Ne voyez pas là le discours moralisateur d’une personnalité publique, mais plutôt l’appel d’un homme sensible à cette détresse et si je relaye son message c’est autant par acquis de conscience que par conviction personnelle.

La Saga Malaussène.

Cette saga à succès débute en 1985 et sera riche de six volumes:

  1. Au bonheur des ogres, Gallimard, 1985
  2. La Fée Carabine, Gallimard, 1987
  3. La Petite Marchande de prose, Gallimard, 1990
  4. Monsieur Malaussène, Gallimard, 1995
  5. Des chrétiens et des maures, Gallimard, 1996
  6. Aux fruits de la passion, Gallimard, 1999

En janvier dernier, l’auteur relance les aventures de notre bouc émissaire préféré avec Le Cas Malaussène. Tome 1 Ils m’ont menti, dont vous pouvez retrouver ma chronique ici.  Vingt ans d’absence et la tribu Malaussène revient, plus en forme que jamais, le chef de fratrie et désormais père de famille, Benjamin, a de quoi se faire des cheveux blancs

Mais d’où est née la saga Malaussène ? Excellente question dont la réponse tînt en trois points :

  • Au départ, Daniel Pennac n’avait pas l’idée d’une saga longue, c’était tout bêtement  un pari, celui de parvenir à se faire publier dans la Série Noire. Et puis tout simplement l’écriture entraînant, un roman dans sa conception engendra sa suite.
  • L’idée du départ du Bonheur des Ogres vient simplement de l’actualité de l’époque, puisqu’en 1985, il y eut une série d’attentats dans les grands magasins parisiens. Comme quoi, il faut un auteur pour faire de la fiction hilarante avec de la réalité moche.
  • Le philosophe René Girard avait développé la théorie du bouc émissaire autour duquel se construisent la société et les croyances. Trouvant l’idée intéressante, Daniel Pennac lui demanda la permission pour faire de cette théorie un personnage de roman : un bouc émissaire professionnel, payé pour se faire engueuler. C’était Benjamin Malaussène.

Quand on évoque la famille Malaussène et notamment ce nouvel opus, il y a un thème qui vient façon récurrente c’est le mensonge. Dans Au Bonheur des Ogres, Malaussène passe ses soirées à transformer ses journées infernales en histoires abracadabrantes pour les enfants tandis que dans le Cas Malaussène, on découvre Alceste un écrivain vévé (de la vérité vraie) qui honnit Malaussène pour ses histoires. Pourquoi cette fascination de Pennac pour le mensonge et le rapport à la vérité, au réel ? La réponse tient en une citation, une définition du réel donnée par le psychanalyste Jacques Lacan :  » Le réel c’est ce qui cloche. » Et Pennac d’ajouter que tout ce que nous faisons, nos valeurs, nos mensonges c’est pour corriger, éviter que ça cloche :  » C’est ce que fait que la seule valeur sacrée en famille c’est le mensonge. » Et si le réel c’est ce qui cloche, alors il y a dans le réel, matière inépuisable à roman. CQFD.

L’autre question qui taraude le lecteur, bien que ravi de les retrouver, est de savoir pourquoi ce retour à la tribu Malaussène après vingt ans d’absence. L’auteur confesse sans détours qu’il avait envie de revenir à cette forme d’écrire particulière, comme si j’avais eu moi-aussi envie de relire. Il faut dire que ce qui guide Daniel Pennac dans et vers l’écriture, c’est avant tout sa relation à la langue française. Cet amour immodéré qu’il lui voue et son plaisir à la manier dans tous ses niveaux, ses complexités et sa richesse. Quant il l’évoque, un nuage de plaisir flotte dans son regard, elle roule sur sa langue comme une saveur qu’il a hâte de retrouver et on le sent déjà prêt à se remettre à écrire.

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Impossible pour moi de finir pareille rencontre sans une dédicace pour marquer le coup. Encore une fois, le monsieur m’a étonnée, à discuter deux minutes, il m’a drôlement bien cernée, admirez donc ce portrait.

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11 commentaires

    1. J’aurais bien cramé le reste de l’assemblée pour avoir le tête à tête mais ça aurait fait mauvais genre. Et puis on ne va pas cramer des gens de bon goût parce qu’on est un dragon sociopathe.

      J'aime

  1. Une rencontre qui donne très très envie même si des personnes se sont incrustées dans ton tête-à-tête avec l’auteur 🙂 Merci d’avoir partagé avec nous ton expérience, j’adore ce genre d’article.

    Aimé par 1 personne

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