Pierre Lapin : Adaptation tu te perds, gare à ton derrière !

Fiche technique

Sortie : avril 2018

Réal : Will Gluck

Scénario : Will Gluck, Rob Lieber

Casting : James Corden, Domhnall Gleeson, Rose Byrne, Sam Neill

Synopsis

Depuis la perte de ses parents, Pierre Lapin n’a de cesse d’envahir le potager du vieux MacGregor, secondé par son cousin Jeannot et ses trois triplette de soeurs Flopsy, Mopsy et Cottontail. Protégé par Béa, l’artiste peintre de la maison voisine qui apprécie peu l’attitude meurtrière du vieux ronchon quant aux mignons petits lapins, ces derniers lui en font voir de toutes les couleurs.

Cette guerre acharnée semble enfin toucher à sa fin lorsque le vieux fermier meurt subitement d’une crise cardiaque. Pierre croit alors tenir la victoire et les animaux envahissent la propriété désertée, s’en donnant à coeur joie.

Mais un MacGregor peut en cacher un autre, plus jeune et vigoureux. Décidément la bataille pour le règne du potager est loin d’être gagnée.

Mon avis : le fruit est tombé (pas très) loin de l’arbre.

A vacances de Pâques, film de lapin. Ayant été biberonnée au Beatrix Potter dès ma tendre enfance, il me fallait visionner cette adaptation, même si la bande-annonce m’avait laissée très circonspecte. Et au final, il faut bien se l’avouer, j’ai eu l’impression de connaître le sujet plus que le scénariste lui-même.

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Mais je ne peux pas dire pour autant que le film est raté. Je dirais même qu’il témoigne d’une certaine bonne volonté et qu’il n’a pas su trancher entre l’adaptation et la modernité.

Entre la cinéphile et la littéraire, c’est un peu le dilemme en moi à la fin de la séance, alors par souci d’objectivité, faisons la part des choses, si vous le voulez bien, mesdames et messieurs les jurés.

La défense appelle à la barre : la cinéphile

Esthétiquement c’est beau. Indéniablement. Les décors, la lumière, les couleurs. Tout le charme de Lake District est présent, des scènes ayant même tournées dans cette région où Beatrix Potter a vécu. Il y a une volonté claire de ressusciter à l’écran ce formidable décor naturel présent dans ses ouvrages. Même les légumes présents dans le potager de MacGregor ne sont que des légumes pouvant potentiellement pousser dans le secteur. Crédibilité quand tu nous tiens !

Gros point fort du film : l’animation est d’un réalisme confondant et les animaux d’une expressivité à couper le souffle. La fourrure, les oreilles, le mouvement, l’attitude et surtout, le regard. Notre équipe de lapins est l’essence même de la choupinitude. A croquer. On sent qu’un travail énorme a été fait de ce côté-là, veillant à la fois à respecter les dessins de Beatrix Potter (que l’on aperçoit d’ailleurs dans le film) et le naturel de l’animal. Cela rend d’ailleurs hommage au travail naturaliste qu’effectua l’auteure à travers ses illustrations.

D’un point de vue scénario, l’intrigue reprend les bases des histoires de Peter Rabbit, en les replaçant dans une monde moderne, avec en-sus une romance (Sic !). Pas de quoi, casser trois pattes à un lapin en l’occurrence je vous l’accorde, mais l’ensemble est dynamique, sans temps mort et ma foi, en dépit d’un humour qui ne vole parfois pas très haut, on s’amuse assez.

Mais…

Pour la partie civile : le réquisitoire du procureur de la littérature

En dépit d’une volonté clairement affichée de présenter ce film comme une adaptation et de le raccrocher à l’oeuvre de Beatrix Potter, le résultat est assez mitigé.

Ainsi que la défense l’a souligné, tout l’esprit esthétique de Beatrix Potter se retrouve à travers le film. Ses illustrations sont présentes, ainsi que la région qui l’a inspirée. Les personnages numériques sont aussi proches que possible de l’original. Et il serait de mauvaise foi de nier que le personnage de Béa est un clin d’oeil à l’auteur. D’ailleurs des clins d’oeils, il y a en de nombreux, comme la fameuse scène avec la tirade sur l’anthropomorphisme. Comprennent les initiés.

Sur la partie scénaristique, la défense l’a également noté, des éléments des contes de Pierre Lapin sont bien présents et repris fidèlement, tout autant que la galerie de personnages des fameuses histoires de Beatrix Potter, de madame Piquedru la hérissonne au renard.

Seulement cela, mesdames et messieurs les jurés, ça peut convaincre un lapin de six semaines ou un Minion de six ans qui ne connaît pas l’histoire. Mais pas celle ou celui qui a été bercé au Beatrix Potter. Si vous comptez retrouver là le lapin qui a charmé votre enfance, vous risquez d’être déçu.

Ce lapin-là chante du hip-hop avec des oiseaux, se tape la frime et pourrait vous décocher une tape dans le dos avec un Wesh cousin, que cela ne choquerait personne. Quant au jeune MacGregor sorti du chapeau pour moderniser l’histoire (bonne idée de départ), il pourrait être appréciable s’il n’y allait pas à coups de clôtures électriques et de dynamite. Et je ne parle d’une de nos adorables petites lapines qui n’a d’autre proposition pour retenir Bea que de lui briser, je cite, une ou les deux chevilles.

Dans la même veine, je passerais sur la romance insolite et ô combien prévisible entre MacGregor Jr. et Béa ou sur la jalousie du jeune Peter qui, ayant perdu ses parents, a reporté son affection sur celle-ci. Élément qui m’a mise passablement mal à l’aise.

Le film ne cesse d’osciller entre l’oeuvre originale et une modernité manquant douloureusement de finesse, à l’image de son humour qui passe d’une subtilité largement hors de portée du jeune public à une lourdeur qui fait âprement regretter la plume de Beatrix Potter, (cf le gag de la carotte dans le pantalon).

Tentant tant bien que mal de garder l’esprit aventureux et frais de notre jeune lapin, le film lui insuffle une modernité qui le fait tomber dans une fade banalité. Certes, ce n’était pas tâche aisée que d’adapter ce classique, qui a su séduire tant de jeunes lecteurs, par sa poésie, sa délicatesse et son réalisme, mais tout de même. Plus que tiré ou adapté de, il serait juste de dire que le film est librement inspiré de l’oeuvre de Beatrix Potter.

Verdict

Bien que très prévisible dans ses rebondissements, Pierre Lapin n’en reste pas moins un divertissement acceptable et extrêmement appréciable au niveau des effets visuels. Il a d’ailleurs largement séduit le jeune public de la salle, qui a rit aux éclats et aimé jusqu’aux ultimes facéties de notre lapin. Le résultat final donne un film très réussi esthétiquement et amusant, à mi-chemin entre Paddington et Over the Edge (Nos voisins les hommes), bien que moins savoureux niveau humour.

En réalité, seuls les connaisseurs de Beatrix Potter n’y trouveront pas leur compte. Si la bonne volonté et les efforts notables sont louables, le résultat reste bâtard. Il faut dire que cela était couru d’avance, car l’oeuvre de Beatrix Potter sous formes de courtes histoires ne se prêtait pas sans risque à une adaptation grand format. La chose ne pouvait se faire sans l’inclusion délicate de nouveaux éléments pour étirer l’histoire et c’est bien là que cela trébuche. Ajoutons à cela une modernité de bon aloi pour séduire un jeune public peu sensibilisé à la subtilité de l’auteure et vous comprenez aisément où s’est creusée l’ornière. Dommage, car il y avait derrière quelques bonnes idées…