Have you met… Jean Gabin ?

Il y a, dans mon p’tit coeur de cinéphile, deux acteurs en noir et blanc . Le premier c’est Lino Ventura. Le second c’est un regard et une gueule. Une gueule bourrue qui aura su tout jouer du paysan au baron de la finance, du médecin au malfrat. Et un regard si bleu sous cette blondeur bientôt blanche, qu’elle fera dire à Michèle Morgan, qu’elle évoque un paysage de Beauce ou de Brie.

Un regard bleu qui ressemblait à celui de mon grand-père. Je crois que c’est le  plus beau compliment que j’ai pu lui faire. Quand je le lui disais, il riait en se redressant fièrement dans sa chemise du dimanche, marchant droit dans les rues du village. Et il disait à la patronne du bistrot, en rigolant, mais pas peu fier: Tu sais quoi ? La petite elle trouve que je ressemble à Jean Gabin ! 

Alors, mesdames et messieurs, Ladies and Gentleman, bienvenue dans ce numéro très particulier autour d’un monstre du cinéma  : Have You Met… Jean Gabin ?

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Fiche signalétique.

481-1325615775Nom complet : Jean Alexis Moncorgé

Profession: Acteur, chanteur, marin, éleveur/agriculteur

Née le : 17 mai 1904

Nationalité : française

Signes distinctifs : Acteur exceptionnel mais mauvaise foi légendaire.

Devise : Nul ne sait ni le jour, ni l’heure.

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 » Moi j’adore les acteurs. C’est chouette les acteurs. C’est bath les acteurs. »

Cette citation résume à elle-seule toute l’ambiguïté que Jean Gabin entretient avec son métier. Il aime les acteurs avec un émerveillement de gosse, pourtant le gamin de Mériel qui fuit l’école pour aller courir dans les bois, qui passe de longues heures dans l’exploitation agricole voisine, qui aime tant sentir l’odeur de la terre, ne rêve pas de brûler les planches. Pas plus que de cinéma. Ce qu’il veut lui c’est devenir conducteur de locomotive. Il le sera un jour, mais seulement à l’écran dans La Bête Humaine.

En attendant son père, Ferdinand a décidé que son rejeton reprendrait le flambeau sur les planches et ferait une grande carrière. Intuition divine ou non, c’est une décision qu’il va lui inculquer à grands coups de pieds dans le derrière. Bon gré, mal gré, Jean qui prend le nom de scène de Gabin, apprend le métier, pensant pendant longtemps que ce sera temporaire. Il voit là le moyen d’économiser pour acheter sa propre ferme. Du moins, jusqu’au moment où il rencontre Gaby Basset. 

Comme il a une jolie voix, il commence par pousser la chansonnette et par jouer les becs de gaz dans le lointain, comme il le dit. Les hasards du destin et son aisance naturelle sur scène font le reste. Consciencieux, il n’est pas convaincu de faire carrière dans le métier, aussi sa décontraction fait-elle merveille. Et le charme opère. Des Folies Bergères aux Les Bouffes Parisiens, c’est assez vite le cinéma qui l’appelle. Il ignore encore que les planches il y reviendra et il triomphera en 1948 en interprétant La Soif d’Henri Bernstein.

Une filmographie de géant.

Au total dans sa carrière, Jean Gabin aura engrangé 95 films,  trois Coupe Volpi (Mostra de Venise), deux Ours d’argent (Festival International du Film de Berlin) un BAFTA, un César d’Honneur à titre posthume. Quelle carrière que celle-là pour un garçon que son père présentait comme un bon à nib.

Parler de Gabin, c’est évoquer Sacha Guitry, Michel Audiard, Bernard Blier, Lino Ventura, Louis de Funès, Alain Delon, Jean-Paul BelmondoFernandel, Denys de la Patellière, Jean Renoir, Pierre Granier-Deferre, Gilles Grangier, Michèle Morgan, Marlène DietrichSimone Signoret et tant d’autres noms qui auront fait la belle époque du cinéma français des années 50 à 70.

Gabin c’est une gueule et un talent. Une gouaille taillée pour du Audiard et un regard fait pour les silences pudiques. Vouloir résumer Gabin, ce serait comme tenter de résumer une page entière de l’Histoire du cinéma. Sur les grandes années qui marquent son retour progressif à la gloire entre 1946 et 1976, il aura attiré 161 millions de spectateurs (2). Sa figure nous est si familière qu’il fait presque partie de l’album de famille. Gabin c’est Quai des Brumes, Les Grandes Familles, L’Affaire Dominici, Touchez pas au Grisbi, Le Cave se rebiffe, Un Singe en Hiver, Le Chat… Tant de répliques taillées au cordeau par les bons soins du cycliste (1) qui, imprimées par sa voix de bronze, resteront cultes.

Dans sa carrière, l’acteur connaîtra trois périodes distinctes. La première, joliment nommée par son biographe André Brunelin, Prélude à la gloire, va des années 1930 à 1941. C’est l’époque de La Belle Equipe, de Pépé le Moko, de La Grande Illusion, de Quai des Brumes. S’en suit une période creuse pendant et après la guerre. Son passage dans Les Forces Françaises a laissé des marques sur l’acteur. Son physique a radicalement changé, comme nous le verrons plus loin, et il a du mal à retrouver des rôles qui lui correspondent. C’est sa période grise de 1946 à 1953. Et en 1953, avec Touchez pas au grisbi, sa carrière amorce un tournant radical qui le ramène aux sommets de la gloire. Désormais, il incarne une figure différente. Il est le patriarche, le vieux de la vieille, celui a qui l’autorité, l’expérience. Son épouse Dominique déplorera un peu que ces rôles l’incitent à se vieillir prématurément. Après tout au sortir de la guerre, Gabin n’a que quarante ans.

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Il y a chez Gabin l’acteur une forme de jeu intuitif qui touche à l’humain. Il endosse ses rôles avec naturel jusqu’à s’y confondre et bien malin celui qui pourrait dire, de visu, dans les expressions ou dans la gestuelle, ce qui tient de l’acteur et du personnage.

Mais point d’Actor Studio ou d’écoles prestigieuses pour lui. Le métier il l’apprend par l’expérience, directement sur les planches et en regardant son père. Avec une certaine défiance. Tout lui semble faux, exagéré au théâtre. Le fait de voir son père feindre être un autre le met mal à l’aise. Et toute sa vie, il détestera devoir passer par le maquillage pour tourner. C’est un rapport ambivalent qu’il entretient à son métier, presque l’illusion d’être un faussaire. Lui qui joue toujours avec tant de naturel et qui dit à Audiard ou à PrévertÉcris-nous un bon petit dialogue comme dans la vie. 

Gabin intime.

Gabin est un séducteur. Il est sensible au charme féminin et elles le lui rendent bien. Cela lui rapportera trois mariages. Gaby Bassset sa partenaire de scène avec laquelle il restera en bons termes. Doriane (Jeanne Mauchain) une meneuse de revue à l’esprit d’impresario qui l’aidera à se forger. Elle lui donnera le goût de l’élégance, lui inculquera une certaine prestance, l’aidera à s’imposer,  mais surtout lui donnera le goût de lire. Désormais, il aura l’initiative de proposer à certains de ses réalisateurs fétiches des adaptations de romans. Il participera par exemple à une dizaine de films tirés des romans de Georges Simenon, dont Le Chat. Un goût pour l’adaptation littéraire qu’entretiendra aussi sa liaison avec la très cultivée et fine Marlène Dietrich. Dans l’intervalle, une brève idylle avec la toute jeune Michèle Morgan est interrompue par la guerre. Elle restera une belle amitié.

Mais c’est en mars 1949 qu’il épouse le grand amour de sa vie, Dominique, mannequin de chez Lanvin avec qui il aura 3 enfants : Florence, Valérie et Matthias.

Dans son entourage, Jean Gabin est aussi connu pour son appétit légendaire que pour sa mauvaise foi. Il peut aussi bien passer des soirées dantesques à « écarter » (3) lors de véritables festins avec ses amis de toujours, qu’arriver au lendemain d’une dispute, en clamant frais comme une rose : Vous n’avez pas bientôt fini de faire la gueule ? ainsi que le raconte André Brunelin qui a collaboré avec lui de nombreuses années.

Fidèle dans ses amitiés autant que têtu dans ses rancunes, l’acteur est généreux et certains en profitent. Et s’il s’en rend compte, dans son bon coeur, il lui arrive de fermer les yeux. Son caractère un peu misanthrope lui fait une réputation d’ours bourru, pourtant il est profondément sensible aux marques de sympathie que les gens viennent lui témoigner, parfois de façon un peu envahissante jusque dans sa propriété. Pudique, Gabin toujours, même dans pour exprimer son amour à ses enfants, mais jaloux et protecteur.

Le second maître Moncorgé.

Peu de gens le savent, mais Jean Gabin s’engagea volontairement dans les Forces Françaises Libres. Lorsque Pétain signe l’armistice, il est inconcevable pour Jean de se retrouver à faire des films au service de la propagande nazie. Aussi gagne-t-il la  France libre pour obtenir une autorisation de sortie du territoire. Mi février 1941, à l’instar de beaucoup, il quitte la France pour les Etats-Unis où, en dépit de son idylle avec Marlène Dietrich il décide relativement rapidement de partir se battre aux côtés des Forces Française Libres, ne supportant pas de rester en arrière.

Il devient donc le second maître Moncorgé, officier d’armes à bord de l’escorteur l’Elorn,  puis fusilier marin à bord du char Souffleur II. Il lui fallu un sacré courage pour rester dans un engin pareil quand on sait qu’il avait une peur panique des incendies. Un sacré courage et une drôle de volonté pour imposer sa décision de ne pas faire une guerre de planqués à tous ceux qui lui proposait de rester en sécurité à l’arrière remonter le moral des troupes.

Gabin revient changé de la guerre, blanchi à quarante ans tout juste et son intégrité morale méconnue n’empêchera guère les commentaires sur sa soit-disant fuite aux Etats-Unis. Alors qu’il aurait pu se rétablir aux yeux de tous, il refusera poliment de défiler avec son régiment sur les Champs- Elysées. Il aura du mal à retrouver sa place au cinéma, ce sera ce qu’il appellera lui-même sa période grise.

L’homme blessé

En 1952, Jean Gabin accède à son rêve de gosse et achète le domaine de la Pichonnière et y installe la maison familiale, la Moncorgerie. Il garde l’idée qu’un jour il va se mettre au vert et se consacrer à son élevage de bovins et de chevaux de course, sa grande passion. L’acquisition de ce patrimoine le sécurise et l’enthousiasme. Étrangement, là, il a l’impression d’accomplir quelque chose, quelque chose qu’il pourra léguer à ses enfants. C’est le souvenir de toutes ses échappées belles d’école buissonnière à Mériel et ses escapades à la ferme des Haring, voisins de ses parents, qui se concrétise. Il est troublant de constater à quel point le cinéma n’aura jamais eu autant que le travail de la terre, cet aspect tangible, sécurisant aux yeux de  Jean Gabin. La Pichonnière sera l’oeuvre de sa vie, il y investira énormément, travaillant de façon acharnée à l’améliorer sans cesse, à le moderniser et faisant travailler des exploitants locaux.

Et pourtant aux yeux de ce monde paysan dont il se sent si proche, il restera un acteur. Un rejet qui se manifestera violemment. Une nuit de juillet 1962, 700 paysans encerclent la Pichonnière, lignes téléphoniques coupées, et une délégation s’introduit même de force dans sa propriété pour tenter de le contraindre à louer des terres, le voyant comme un « cumulard », alors même qu’il a été exclut des aides pour la sécheresse qui avait sévit cette année-là. Gabin restera profondément meurtri par la violence de cet épisode qu’il gérera pourtant avec un calme époustouflant. Il finira carrément par mettre le domaine en ventre en octobre 1976. Il décédera en novembre de cette même année, sans voir la vente de la Pichonnière.

« Nul ne sait ni le jour, ni l’heure. »

Le lundi 15 novembre 1976, Jean Gabin s’éteint à l’Hôpital américain de Paris, vraisemblablement des suites d’une leucémie. Des millions d’anonymes viendront lui rendre hommage au Père-Lachaise et il aura l’insigne honneur de voir la Marine française lui rendre un dernier hommage, en respectant ses volontés et en immergeant ses cendres en mer d’Iroise depuis l’aviso Détroyat.

J’aime à penser que chez Jean Gabin ce qui faisait le talent de l’acteur, c’était la complexité de l’homme.  Ainsi que le disait son épouse DominiqueJean restera une énigme.  Et finalement c’est bien ainsi, car cela nous laisse la latitude de nous perdre dans tous les personnages qu’il a su incarner avec tant de talent et qui ont quelque part laissé comme une empreinte sur son caractère.

Jean Gabin était un acteur de conviction. Un homme qui croyait en les films qu’il faisait, qui les choisissait et qui les soutenait parfois à bout de bras. Un acteur attentionné, consciencieux, qui avait des courtoisies de cinéma et restait sur le plateau en permanence pour donner la réplique ou le regard hors champ à ses partenaires. Profondément intègre, avec un code moral rigoureux, qui mettait un point d’honneur à manger avec son équipe de tournage, à éviter les privilèges et à ne pas laisser les copains sur le carreau.

Un fichu caractère oui, mais un homme tendre et généreux, avec quelque part une fraîcheur presque enfantine, bien plus sensible et vulnérable qu’il n’y paraissait. Je reprendrais ici les mots d’André Brunelin qui le côtoya de 1952 quasiment jusqu’à la fin et qui lui a consacré la plus magnifique des biographies : « car ce grand égoïste aura finalement tout donné de lui-même. » Oui, Jean Gabin nous aura tout donné et magnifiquement.

Avant que le rideau ne retombe, j’aimerais pour conclure laisser la parole à l’intéressé lui-même. Car, parler de Gabin c’est parler avant tout de cinéma, et qui parle mieux de cinéma que Gabin lui-même. Ne vous laissez pas rebuter par l’aspect vieillot de la chose dans les premières minutes, laissez la voix de Jean vous parler…

INA 1970. Gabin sur le tournage du Chat, parle de cinéma.

Source

(1) C’est ainsi que Jean Gabin surnommait Michel Audiard.

(2) Source Wikipédia

(3) Se tâcher en mangeant.

 

18 commentaires

  1. Des films que j’ai vu avec Gabin, celui qui me laisse une trace indélébile c’est French Cancan… peut-être parce que c’est une période historique que j’apprécie depuis très longtemps…
    Un bel hommage en tout cas cet article et pleins de choses apprises, merci !

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis vraiment contente de ton article sur Le Chat et aussi celui ci sur Jean Gabin car on parle peu de cinéma français classique. J’adore également Lino Ventura qui est aussi un sacré personnage. Je suis fière d’avoir de tels acteurs dans l’histoire de notre cinéma.
    Bisous à toi!

    Aimé par 1 personne

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