La Maison jaune : Van Gogh & Gauguin

Résumé.

9782264070043Editions 10/18. Parution : juin 2017 Prix : 7,80€

« Automne 1888. Retranchés dans une petite maison jaune à Arles, Paul Gauguin et Vincent van Gogh passent deux mois à peindre, boire, hanter les bordels ; à se jauger, se jalouser, se défier. Jusqu’au duel, au cours duquel van Gogh se coupa l’oreille… »

Mon avis.

Van Gogh et Gauguin, une histoire comme celle du Titanic, dont  on connaît la fin mais qu’on ne peut s’empêcher d’explorer pour tenter de comprendre. Pourquoi une telle issue ? Que s’est-il passé pendant ces neuf semaines à Arles pour qu’elles fassent prendre un tournant si radical à la vie des deux hommes, projetant l’un vers la reconnaissance et entraînant l’autre vers les tréfonds de sa folie ?

Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, ainsi que le disait un commentateur dans le documentaire  éponyme diffusé récemment sur France 5, c’est la rencontre du pot de fer et du pot de terre, et l’on sait malheureusement qui va voler en éclats. Tous deux d’un tempérament fort, passionné et tempétueux, les deux artistes n’en sont pas moins radicalement différents, dans l’art comme dans la vie. Paul Gauguin se montre plus pragmatique et d’un caractère plus sûr, plus affirmé, il a la notion de la valeur de certaines de ses toiles, de leur potentiel. Tandis que Van Gogh plus fragile, de santé comme de caractère, est rongé en permanence par le doute, l’angoisse, la souffrance. De ces deux mois où il peindra certaines de ses toiles parmi les plus intenses, il n’en aura quasiment jamais de réelle satisfaction, alors qu’il porte le constat des progrès évidents de Gauguin. 

Deux approches, deux caractères, deux éducations, deux perceptions de la peinture qui vont s’appréhender, se jalouser, se jauger, s’influencer, créant sans le savoir un bouleversement important du monde de l’art.

Ces neuf semaines cruciales où les deux peintres vont travailler avec un acharnement sans précédent, à un rythme effréné, Martin Gayford nous les fait revivre avec une intensité haletante, saisissante. Il nous plonge avec talent au coeur de l’intimité des deux hommes, nous rendant ces deux mois « aussi palpitants qu’un thriller. » comme le dit si justement le journal Aujourd’hui en France.

 Se basant sur nombre d’ouvrages et d’études, sur la chronologie des oeuvres des deux hommes et sur l’importante correspondante que chacun d’eux entretînt avec Théo (le frère de Van Gogh, marchand d’art pour le compte de son frère comme de Gauguin) il retrace presque à la façon d’un journal, les événements de cette période, de l’installation de Gauguin à Arles jusqu’à la crise de Vincent et le départ précipité de son comparse.

Afin de rendre plus intelligible au lecteur l’évolution  de la relation entre les deux hommes, leurs différences, les oppositions qui surgissent et l’influence qu’ils ont l’un sur l’autre, Martin Gayford découpe par thématique et par périodes ces neuf semaines. Ce découpage influencé par les événements et la production artistique, donne à l’ensemble une forme semblable à celle d’un journal et fait ainsi ressentir distinctement l’état instable de Van Gogh et les tensions qui s’amoncellent, tels des nuages d’orage.

En invitant Gauguin à Arles, Van Gogh avait dans l’idée de faire de la Maison Jaune une maison d’artistes, un endroit chaleureux de collaboration, d’inspiration et d’échange où d’autres artistes pourraient venir se poser. Il a aussi le désir de tromper ainsi sa solitude et de combattre les démons qui l’assaillent lorsqu’il est seul. L’arrivée de Gauguin est pour lui un espoir et un salut, une perspective de collaboration qui l’enchante.

En vérité, cette initiative sera à double tranchant. Si Van Gogh ne s’est pas trompé sur un point, c’est qu’artistiquement, elle aura un impact essentiel pour chacun d’eux. Dans leur travail de titan, ils produiront parmi leurs meilleures toiles. Mais si Gauguin a une certaine conscience de son évolution, il n’en va pas de même pour Van Gogh. La présence de Gauguin a sur lui un effet paradoxal, elle le rassure, l’encourage à créer, à innover, à tester tout en faisant croître de façon dramatique ses doutes et ses angoisses. Lorsque Gauguin évoque la possibilité de quitter Arles, pour Van Gogh c’est le déclencheur d’une crise qu’il contient depuis trop longtemps.

Avec une plume vibrante mais minutieuse, Martin Gayford fait revivre ces événements à travers La Maison Jaune. Bijou de précision et sensibilité, son ouvrage utilise chaque détail, chaque élément pour reconstituer cette collaboration. Comparant les oeuvres avec une foison de détails, s’attardant sur les lettres, les faits, il parvient à nous montrer de façon frappante, l’influence réciproque des deux artistes, mais aussi la spirale infernale qui, peu à peu, s’enclenche pour Van GoghGauguin aurait-il pu agir différemment de la façon dont il l’a fait par rapport à son ami ? Probablement, mais cela n’était pas dans son caractère et Van Gogh aurait visiblement mis la patience d’un saint à rude épreuve. Aurait-il pu le sauver ? Sans appel, la réponse est non. Le mal dont souffrait Van Gogh (probablement bipolaire et sans aucun doute dépressif) été bien trop profondément ancré et aurait demandé une science médicale plus avancée pour soulager ses troubles et sa souffrance.

Mais ce qui s’est passé pendant ces neuf semaines est tout bonnement fascinant. Si Gauguin comme Van Gogh possédait le talent, cette période fera d’eux les génies artistiques que nous admirons encore aujourd’hui. De cette symbiose conflictuelle que Martin Gayford nous restitue avec brio, chacun d’eux verra surgir le meilleur. Étrange paradoxe pour Van Gogh qui n’en verra jamais le résultat concret mais en paiera le prix. Une amère ironie qui laisse penser en guise de conclusion que sans sa folie Vincent Van Gogh n’aurait pas été Van Gogh, mais que sans Van Gogh, Paul Gauguin ne serait pas devenu Gauguin.

Pour ma part, j’ai vécu là un singulier mais merveilleux voyage. Au fil des trois cent pages, ces neuf semaines n’auront duré même pas vingt-quatre heures, tant j’étais accrochée à l’intensité du moment.

Merci aux Editions 10/18 pour cette publication française qui m’a permis de découvrir une perle. Un indispensable pour tout amoureux de Van Gogh comme je le suis. Pour terminer, je tiens à souligner que l’écriture claire, efficace et passionnée de Martin Gayford rend cet ouvrage parfaitement abordable à qui voudrait se lancer dans le sujet par curiosité d’esprit et absolument pas rébarbatif. Alors n’hésitez pas et poussez la porte de La Maison Jaune.

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